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La dépénalisation des drogues

L’actualité pose de plus en plus la question de la dépénalisation des drogues. Pourquoi ce débat ? Dans cet article, Pascale Della Santa, médecin généraliste à Genève, donne un aperçu sur cette réflexion et l’expérience suisse en la matière ainsi que sur son expérience de médecin généraliste auprès des personnes dépendantes.

Depuis quelques années plusieurs pays ont choisi de dépénaliser progressivement la drogue, est-ce une réussite au niveau de la santé publique ?

C’est effectivement une question essentielle, à l’heure où cette question de la dépénalisation se pose de plus en plus [1]. Dans ce cas, dépénaliser signifie réguler (mais non pas libéraliser = pas de vente libre) cet énorme marché des substances addictives que sont notamment l’héroïne, la cocaïne et le cannabis. En effet, depuis 40 ans, malgré les interdictions et les sanctions, ces substances sont consommées par un nombre croissant de personnes. Au vu de l’importante demande, une offre s’est développée en toute illégalité pour atteindre, selon les dernières estimations, un chiffre d’affaires annuel de 330 milliards de dollars [2]. A ce marché noir très lucratif et accessible à tous, on trouve, mêlés aux substances recherchées, toutes sortes de produits plus ou moins toxiques (médicaments, caféine, talc, plâtre…) servant à couper la substance, afin de rapporter davantage aux dealers. L’usager met donc sa vie en danger à plus d’un titre : 1) risque d’overdose ; du fait que la substance recherchée est plus ou moins coupée par toute une série de revendeurs intermédiaires, le consommateur ne sait pas quelle quantité de substance il s’administre en réalité (si le taux d’héroïne est de 30% contre les 10% consommés habituellement, la personne peut succomber à un arrêt respiratoire) ; 2) risque de toxicité directe des « adjuvants », utilisés pour couper le produit; 3) risque d’infection d’abord cutanée puis généralisée si les conditions d’injection ne sont pas bonnes (rue, toilettes publiques, parcs …) ; 4) risque de transmission de maladies virales (HIV, hépatites) si le matériel d’injection est réutilisé.

Dans les années 90, la Suisse a réagi face à la catastrophe sanitaire engendrée par la consommation de drogues dans les « scènes ouvertes » (zones de certaines villes où la consommation de drogue dans la rue était tolérée) : épidémie de HIV, nombreux décès par overdoses, infections… C’est ainsi qu’il a été décidé sur le plan politique d’autoriser la distribution de seringues aux toxicomanes qui le demandaient [3]. Dans cette même ligne politique a ouvert, en 2001, à Genève la première salle de consommation, proche de la gare où le marché de la drogue est particulièrement important. Depuis, le nombre de décès par overdose, le nombre d’infections et le nombre de transmission de HIV et d’hépatite a drastiquement diminué parmi la population toxicomane [4].

Quant au cannabis, parmi les arguments en faveur de sa dépénalisation, il y a notamment le fait qu’au marché noir, le dealer qui vend aussi bien du cannabis que de la cocaïne aura tendance à proposer les deux produits à ses clients. En revanche, une personne qui se rend dans un club réglementé pour sa consommation personnelle ne se verra pas proposer d’autres produits. D’autre part, une information claire sur les risques encourus par la consommation de cannabis peut également être donnée dans ces clubs sans but lucratif. C’est pour cette raison que plusieurs pays ont déjà dépénalisé la consommation de cannabis pour les adultes (Espagne, Pays-Bas, Uruguay et, aux Etats-Unis, les états du Colorado et de Washington). Le Portugal l’a fait également pour les autres drogues avec un effet très positif sur la criminalité et la santé des consommateurs [5]. En Suisse, depuis 1995, un programme de prescription médicalisée d’héroïne est proposé aux héroïnomanes qui ont échoué à plusieurs tentatives de traitement de substitution aux opiacés. C’est finalement cette consommation « légale » qui a permis à beaucoup de retrouver une stabilité et de se réinsérer socialement.

2. Pourquoi la répression a-t-elle échoué dans la lutte contre la drogue et quels sont les piliers de la politique helvétique en la matière ?

Après 40 ans de lutte contre la drogue, force est de constater l’échec de cette politique : le chiffre d’affaires des trafiquants de drogue est de plus en plus élevé et le nombre de consommateurs ne cesse d’augmenter (200 millions de consommateurs selon les dernières estimations). Le coût annuel de la répression anti-drogues est évalué à 100 milliards de dollars. Certains chefs d’Etat se sont donc mis à réfléchir à cette situation en se demandant notamment comment réguler le marché de la drogue plutôt que de le réprimer. Ils ont formé un groupe de réflexion appelé « Commission mondiale pour la politique des drogues » [6]. En effet, il y a non seulement un coût financier à cette politique mais aussi un coût humain en terme de violence, de criminalisation, de morts dues aux conflits générés par la drogue… Environ 25% des personnes incarcérées dans le monde, le sont à cause de la drogue. Force est de constater que la demande de drogues existe et qu’il vaut mieux réguler ce marché plutôt que de l’interdire, comme c’est déjà le cas pour l’alcool et le tabac qui sont aussi des substances addictives et dangereuses pour la santé (au-delà d’une certaine quantité pour l’alcool). Dans le cas du tabagisme, si le nombre de fumeurs a diminué ces derniers années, ce n’est pas en interdisant la cigarette (ce qui aurait générer l’explosion du marché noir avec tous les problèmes évoqués plus haut) mais en informant davantage les fumeurs sur les risques encourus et en augmentant le prix des cigarettes.

Quant à la Confédération helvétique, c’est en 1991 qu’elle décide de baser sa politique en matière de drogue sur 4 piliers : 1) prévention 2) soins 3) réduction des risques et des méfaits 4) répression. C’est au niveau de la réduction des méfaits que la Suisse a particulièrement innové : en 2001, c’était le premier pays à ouvrir une salle de consommation de drogues illégales. Les consommateurs viennent avec leur produit et y reçoivent le matériel nécessaire pour une injection à moindre risque (désinfectant, seringues et aiguilles stériles etc.). Des professionnels de santé sont sur place, prêts à intervenir pour toute question relative à la santé (notamment en orientant les usagers vers des lieux de soins aigus ou chroniques) et bien sûr leur prêter assistance en cas d’overdose. Cette politique a permis de réduire drastiquement le nombre d’infections transmises (HIV, hépatites B et C) par du matériel souillé que les usagers se prêtaient lorsqu’ils ne disposaient pas de matériel propre… En effet, une personne toxicomane présente une telle dépendance à la substance que peu importe le moyen, il faut pouvoir se l’administrer ! S’il n’y a pas de matériel propre, elle utilisera ce qu’elle trouve… Dans cette maladie, la priorité est la consommation du produit, tous les risques encourus étant perçus comme secondaires. En revanche, les personnes ne sont pas fermées à l’aspect de la prévention : si elles disposent de matériel propre, facilement accessible, elles adoptent ce moyen-là. Un aspect très important offert par les salles de consommation est le contact que le consommateur peut établir très facilement avec des professionnels des domaines sociaux et sanitaires. En effet, cette population souvent marginalisée ne fera pas facilement le pas d’aller voir un médecin à l’hôpital ou dans un cabinet. Cet endroit joue donc aussi un rôle de pont entre le toxicomane et les structures de soins/sociales existantes.

3. Quel regard pose-t-on sur les personnes dépendantes ? Qu'est-ce qui conduit un drogué vers la délinquance ?

Je pense que le regard posé sur les personnes toxicomanes dépend beaucoup de la connaissance que l’on a du problème. On fait la même constatation face à d’autres réalités (immigration, chômage …). Le rejet vient souvent de la peur engendrée par une méconnaissance. Ceux qui côtoient les toxicomanes se rendent compte que ces personnes ont besoin de telle ou telle substance pour continuer à avancer dans leur vie. C’est la manière que la personne a trouvé pour faire face au stress, aux angoisses, aux difficultés personnelles, à un trouble psychique encore méconnu… Pour certains, c’est un passage, le temps de pouvoir s’appuyer sur autre chose (un suivi médical par exemple), pour d’autre, c’est pour toute leur vie. Cette évolution, ce n’est pas nous qui pouvons l’orienter, elle dépend des choix et des ressources de la personne concernée. Ce qui nous appartient, en tant que soignant c’est d’accompagner, d’informer, de faire des propositions en expliquant les avantages et les inconvénients de tel ou tel choix. Comme dans toute maladie, il est essentiel que le patient se sente suffisamment informé pour choisir une option thérapeutique en connaissance de cause ou y renoncer et, quel que soit son choix, continuer à bénéficier de l’accompagnement, du soutien du soignant.

Quant au problème de la délinquance, il est assez simple : comme mentionné plus haut, la consommation du produit devient prioritaire chez la personne dépendante (cela concerne aussi les fumeurs : imaginez votre conjoint à qui vous volez son paquet de cigarettes, il va tout faire pour vous obliger à le lui rendre !). Dans ce cas, si les ressources financières sont épuisées, il faut voler, trafiquer, se prostituer pour avoir l’argent nécessaire à sa propre consommation.

4. N'y a-t-il pas une oscillation entre un regard relativiste sur la situation du drogué et une culpabilisation pénale ?

Il y a en effet une ambivalence : d’un côté, on voudrait se dire : « Il n’y a pas de problèmes : laissons consommer chacun comme il l’entend, c’est chacun pour soi, ça ne nous regarde pas », mais cette option est une manière de nier le problème : la consommation de drogues, comme celle de l’alcool lorsqu’elle dépasse une certaine mesure n’est pas anodine. La culpabilisation pénale n’est pas non plus la solution car en disant : « C’est interdit donc il ne faut pas consommer », on enferme effectivement les consommateurs dans un statut de délinquants alors que pour beaucoup, consommer est devenu un problème, dû au fait que ce sont des substances addictives, et plus un choix. Ces personnes ont notamment besoin d’une aide médicale pour apprendre à gérer leur vie eux-mêmes, en gardant le contrôle sur la substance et non pas l’inverse.

5. Malgré la répression, le nombre de personnes dépendantes et les chiffres du commerce de la drogue sont en hausse constante et exponentielle dans nos pays occidentalisés, est-ce une fatalité ? 

Je pense que nos sociétés occidentales orientées sur la consommation favorisent l’individualisme et donc la fragmentation des familles, l’isolement des plus fragiles, la perte du sens de la vie… Chacun dans la mesure des souffrances engendrées par cette situation doit trouver le moyen d’y faire face : pour certains, ce sera par ces « paradis artificiels ». Je pense qu’il faut admettre que certaines personnes, à cause de fragilités personnelles, parfois psychiques, ne peuvent se dispenser d’une substance pour avancer, au moins pour un temps. Mais, au vu des effets délétères de ces substances, il est essentiel de créer des ponts entre les consommateurs et des soignants connaissant bien cette problématique pour envisager d’autres possibilités (traitement de substitution…) : c’est l’une des missions des salles de consommation.

6. Quelle est votre expérience dans ce monde de la dépendance ? Comment vivez-vous la compassion au quotidien ?

C’est une très belle expérience qu’il m’est donné de vivre aux côtés de personnes dépendantes. Souvent, leur histoire est chargée de blessures, d’injustices, d’abandons qui ont généré en eux beaucoup d’angoisses, de peurs, de tristesse. La substance consommée est comme un cataplasme sur ces douleurs mais elle se retourne ensuite contre le consommateur. C’est souvent une hospitalisation en urgence qui permet à certains de réaliser qu’ils peuvent demander de l’aide. Le travail se fait ensuite sur des années : il faut apprendre à vivre sans la substance ou en consommant plus modérément. Comment faire face alors aux angoisses qui surgissent et vous paralysent ? L’aide d’un psychiatre peut parfois être nécessaire. Cette expérience bien que douloureuse est belle car elle me remet face à ma pauvreté, à mon angoisse existentielle, à mes peurs. Cette femme alcoolique que j’ai devant moi, eh bien, ça pourrait être moi ! La vie m’a accordé de ne pas avoir besoin d’alcool pour avancer mais il aurait pu en être autrement… Faire un bout de chemin avec ces personnes qui aspirent à une vie meilleure, correspondant davantage aux aspirations les plus profondes de leur cœur, c’est la grâce qui m’est faite dans ce travail auprès des personnes dépendantes.

Pascale Della Santa  

 


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2 Commentaires

  1. Jean-François R

    Très bon article, audacieux, qui ouvre des pistes de réflexion sur un sujet polémique. La communauté internationale reconnaît aujourd’hui l’echec complet de la politique répressive dont les conséquences sont dévastatrices : frein au développement des pays producteurs, explosion de la criminalité, menaces sur la santé publique (HIV, overdoses, épidémies…), atteintes aux droits de l’homme, marginalisation des consommateurs, pollution et déforestation, coût exorbitant de plus de 100 milliards par an. Tous ces fléaux pour rien puisque la consommation de drogue n’a cessé d’augmenter durant les trente dernières années malgré cette guerre contre la drogue. Proposer une autre approche ne doit pas faire tomber dans l’excès inverse qui serait de nier le mal et la souffrance provoqués par la drogue, mais permettre l’information, la prévention et le soin de personnes qui sont des malades et non des délinquants.

  2. Marguerite G.C

    Les communautés du Cénacle (fondées par soeur Elvira) ont des résultats positifs très impressionnants. un article à leur sujet serait intéressant.