Home > Cinéma, Théâtre > O Captain, my Captain

Après la mort de Robin Williams survenue cet été [1], il est intéressant de revenir sur Le Cercle des poètes disparus, l’une de ses plus belles interprétations.

« Qu’est-ce que la poésie ? » C’est juste après cette question énoncée par le vieux professeur de lettres qui le remplace que Keating fait sa dernière entrée dans la salle de classe. Traité plus que sèchement, il récupère ses affaires pendant qu’un élève est convié à lire le « remarquable essai du docteur Prichard intitulé Comprendre la poésie », dont, justement, Keating avait fait arracher les pages parce qu’il réduisait le poème à des critères dont l’usage empêchait l’étudiant de mettre son humanité réelle en jeu.

 

 

La méthode d'analyse du fictif Prichard [2] consiste à évaluer le poème à partir de sa perfection technique et de l'importance de son thème. En faisant un graphique à partir de ces deux facteurs, l’espace occupé par le poème manifeste sa grandeur. Ainsi, un sonnet de Shakespeare apparaîtra plus important qu'un poème de Byron car l'espace occupé sera plus équilibré et plus grand [3].

La méthode possède l'avantage de donner un critère de jugement facilement utilisable. Mais elle n'offre qu'une approche extrinsèque, inadéquate. Ce qui manque, c'est l'implication réelle d'un sujet réel dans la lecture d'un texte offert à son humanité. C'est cette humanité qui est la question centrale du film. Il est évident que le scénariste Thom Schuman dénonce un système pédagogique utilitaire où les étudiants sont enfermés dans les ambitions et les projets de leurs parents. Ils ne peuvent pas devenir ce qu’ils sont car tout y est fait pour éviter l’avènement d’un « je » capable de réponse.

C’est alors que Keating intervient. Il a découvert que la poésie puisait ses sources dans une inaliénable liberté. Il sait que chaque personne est aussi, potentiellement, une source de créativité unique et irremplaçable. Il réussit à faire comprendre à ses élèves que le poème, avant d'être un objet d'étude, est l’expression de ce qu’ils ont de plus précieux. Comme par exemple, lorsqu’il encourage le timide Anderson à improviser sur la photo de l’oncle Walt à la stupéfaction de ses camarades. A partir de ce moment, ce n’est plus seulement l’enseignement ou la connaissance de la littérature qui est en jeu, mais la possibilité, en suivant ce professeur étonnant, de vivre une expérience plus humaine.

Il est vrai qu’il ne saura pas toujours comment orienter ce qu’il fait naître et que cela représente un risque certain. Le destin tragique de Neil, qui n’est pas sans rappeler celui de l’acteur, montre bien la limite d’un réveil qui ne serait que l’exaltation de l’individu et qui ne déboucherait pas sur ce qui donne objectivement consistance à cette liberté [4]. Mais quoi qu’il en soit, les élèves préfèrent choisir cette relation réelle à l’implacable « on » qui semble régir la vie de tout l’établissement.

Ainsi, la coïncidence entre la lecture de l’introduction et l’arrivée de Keating permet aux élèves de se former un jugement définitif. En présence de leur professeur, la platitude et médiocrité qui leur est proposée leur devient insupportable. Ils éprouvent soudain, et plus que jamais, la vérité de ce qu’ils ont reçu de leur maître. Parce qu’ils avaient été contraints par divers chantages à signer la condamnation de leur professeur, Anderson, celui qui avait fait l’expérience la plus profonde d’amitié avec Keating se lève pour se justifier. Puis, malgré les menaces du professeur en titre, il monte sur sa table et prononce le vers qui devint pour le groupe de camarade le symbole de leur expérience.

"O Captain my Captain" est le premier vers d'une élégie de Walt Withman, placée à la fin de Leaves of Grass, écrite juste après l’assassinat d’Abraham Lincoln le 14 février 1865. Elle décrit métaphoriquement la victoire de l'idéal du président américain lorsqu’il réussit à modifier la constitution pour assurer la liberté des esclaves après la guerre civile [5]. Mais le capitaine convié par son fils et lieutenant à se réjouir, est étendu sur le pont du navire, inerte.  C'est ce que vivra aussi Keating parce qu’il a tenté, malgré ses limites, d’aller au bout de sa responsabilité envers la vie qu’il avait suscitée.

 

Ô Capitaine ! Mon Capitaine !

Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Notre voyage effroyable est terminé
Le vaisseau a franchi tous les caps, la récompense recherchée est gagnée

Le port est proche, j'entends les cloches, la foule qui exulte,
Pendant que les yeux suivent la quille franche, le vaisseau lugubre et audacieux.
Mais ô cœur ! cœur ! cœur !
Ô les gouttes rouges qui saignent
Sur le pont où gît mon Capitaine,
Étendu, froid et sans vie.

Ô Capitaine ! Mon Capitaine ! Lève-toi pour écouter les cloches.
Lève-toi : pour toi le drapeau est hissé, pour toi le clairon trille,

Pour toi les bouquets et guirlandes enrubannées, pour toi les rives noires de monde,
Elle appelle vers toi, la masse ondulante, leurs visages passionnés se tournent:
Ici, Capitaine ! Cher père !
Ce bras passé sous ta tête,
C'est un rêve que sur le pont
Tu es étendu, froid et sans vie.

Mon Capitaine ne répond pas, ses lèvres sont livides et immobiles ;
Mon père ne sent pas mon bras, il n'a plus pouls ni volonté.

Le navire est ancré sain et sauf, son périple clos et conclu.
De l'effrayante traversée le navire rentre victorieux avec son trophée.
Ô rives, exultez, et sonnez, ô cloches !
Mais moi d'un pas lugubre,
J'arpente le pont où gît mon capitaine,
Étendu, froid et sans vie. [6]

 


[1] Voir l’article d’hommage à Robin Williams sur :
http://terredecompassion.com/2014/08/19/hommage-a-robin-williams/
[2] Le personnage est construit à partir des théories de Laurence Perrine (1915-1995) exposées dans Sound and Sense: An Introduction to Poetry (1956), et sans doute aussi des méthodes de son véritable homonyme J. Evan Prichard (1902-1973), professeur d’anthropologie sociale à Oxford et défenseur du structuro-fondamentalisme. Ce courant issu de la pensée de Max Weber qui met l’accent sur les dysfonctionnements occasionnés par l’existence de structures informelles. Cependant, Perrine n'était pas aussi caricatural que le film le laisse entendre. On lira avec profit l'article de sa réhabilitation de l'écrivain Jeff Sypeck du 20/07/2013 : http://www.quidplura.com/?p=6216.
[3] La citation complète de la page 21 que Keating demandera d’arracher est la suivante : « To fully understand poetry, we must first be fluent with its meter, rhyme, and figures of speech, then ask two questions: (1) How artfully have the objectives of the poem been rendered; and (2) how important is that objective? Question one rates the poem’s perfection; question two rates its importance; and once these questions have been answered, determining the poem’s greatness becomes a relatively simple matter. If the poem’s score for perfection is plotted on the horizontal of the graph and its importance is plotted on the vertical, then calculating the total area of the poem yields the measure of its greatness. A sonnet by Byron might score high on the vertical but only average on the horizontal. A Shakespearean sonnet, on the other hand, would score high both horizontally and vertically, yielding a massive total area, thereby revealing the poem to be truly great. As you proceed through the poetry in this book, practice this rating method. As your ability to evaluate poems in this manner grows, so will your enjoyment and understanding of poetry. »
[4] Ce qui donne consistance à notre liberté, c’est la personne même du Christ qui nous introduit dans sa mission.
[5] Voir notre article sur Lincoln : http://terredecompassion.com/2013/02/15/lincoln/
[6] Walt Whitman, Feuilles d’herbe, traduction Léon Bazalgette, Mercure de France, 1922 (I et II, pp. 80-81).

 

Vous aimerez aussi
« L’art c’est l’espérance et l’affection qui parfume les douleurs des hommes »
Ukraine : rencontre avec le père Alexandre, orthodoxe
Les voeux de Dietrich Bonhoeffer ou la grande Allemagne face à la barbarie
Noël en Provence : les santons aussi sont des maîtres “ès gratuité”

2 Commentaires

  1. Thibault

    « Mais quoi qu’il en soit, les élèves préfèrent choisir cette relation réelle à l’implacable « on » qui semble régir la vie de tout l’établissement. » Merci P. Denis de ce bel article qui nous rappelle que les professeurs Keating dérangent et qu’on préfèrent les éloigner pour remplacer la liberté par des règles confortables. Merci aussi de souligner les limites de Keating… « l’exaltation de l’individu », plutôt qu’un long chemin vers la vérité, une lente recherche de la vérité au sein d’une compagnie « autorisée » comme l’est ce collège anglais!

  2. Pingback : Des idées cadeaux pour Noël ! – Terre de Compassion