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François Michelin : « Les hommes, c’est ça le plus important. »

Le 5 mai ont eu lieu les obsèques de François Michelin qui s'est éteint à Clermont-Ferrand jeudi dernier à l'âge de 88 ans. Il a été à la tête du groupe éponyme pendant près de 50 ans. Les témoignages d’affection se sont rapidement multipliés, de l’ouvrier au président de la république : « un grand humaniste », « un patron d’entreprise visionnaire », « un homme de foi, engagé et d’une grande humilité ».

Crédit : Groupe Michelin

Il avait accordé une dernière interview particulièrement émouvante au magazine Paris-Match en mai 2013 qu’il est bon de relire[1]. Il y parle du dernier drame familial qu’il a traversé – lui qui a été orphelin à l’âge de 10 ans – avec la double mort de son fils et de sa belle-fille et livre son diagnostic d’expérience sur la situation de la France, sur la finance qui n’est plus à sa juste place. Mais surtout, c’est un appel à chercher le sens, à ce que chacun « devienne ce qu’il est » et à reconnaître l’appel à construire la cathédrale de sa vie. Mais retraçons quelques étapes de cette longue vie…

Les débuts

Touché par le drame très tôt, orphelin de père puis de mère à l’âge de 10 ans, il sera recueilli par sa tante. A la mort de son grand-père Edouard Michelin, le fondateur de l’entreprise, c’est son gendre, Robert Puiseux, qui devient gérant. Quand ce dernier lui demande s’il serait intéressé de s’occuper de l’usine, il répond : « Je ne sais si je suis capable et ce n’est pas parce que je m’appelle Michelin que ça marchera, mais regarde qui est François, ce qu’il veut, quelles choses il peut faire, quelles sont ses limites ». François Michelin apprend à travailler le bois puis suit des études de mathématiques à la faculté de sciences de Paris. À la suite d’un grave accident de la route, M. Puiseux lui demande de venir voir s’il peut reprendre l’usine : « Il faut que tu viennes à Clermont, pour voir si tu es capable de continuer, ne te préoccupes pas du diplôme, tu apprendras bien plus sur le terrain ». Commencent alors quatre ans de formation pratique, d’abord comme ouvrier-ajusteur, puis au commerce et à la recherche. Après quoi, Robert Puiseux l’appelle et lui dit qu’il est capable de devenir le patron. « Es-tu certain ? », demande le novice, « Oui, mes contacts avec le personnel de l’usine m’ont montré que tu avais appris beaucoup de choses et que tu écoutes bien les gens ».[2]

La croissance

C’est le début d’une longue histoire à la tête de Michelin. Il lancera notamment le pneu radial, innovation à grand risque[3] et développera l’internationalisation de l’entreprise. C’est notamment le rachat très osé et réussi de Uniroyal Goodrich aux États-Unis, en 1989 qui permettra à l’entreprise de devenir numéro un mondial. Un achat stratégique et vital à long terme mais qui aura entraîné de sévères secousses au sein du groupe du fait de l’endettement en résultant.

Il y vivra une expérience particulièrement profonde à la recherche du diamant qui luit au cœur de chaque homme[4].

Le crépuscule

Quatre ans après son départ à la retraite en 2002, le drame familial va se répéter : son fils, devenu gérant à sa place disparaît au large des côtes bretonnes. C’est un choc pour le père, le grand-père, l’ex-responsable de Michelin : « Tout ce qu’on avait bâti s’effondre, il n’y a plus rien »[5]. Trop âgé maintenant pour être aux commandes, cet homme de Foi finira sa vie dans une maison de retraite des petites sœurs des pauvres, proche de l’usine des Carmes de Clermont-Ferrand. C’est de cette retraite qu’il livrera les dernières réflexions d’un homme qui a beaucoup cherché pendant sa longue vie au cours d’une ultime interview au magazine Paris-Match.

Interrogé sur la raison de la confusion actuelle en France, il accusera « le désir de cohésion du politiquement correct… On écarte son désir de comprendre. On se dit: “Je suis à la mode, je suis moderne.“ C’est une paresse intellectuelle. Un bon ingénieur, c’est celui qui n’est jamais content de ce qu’il sait. »

Il donnera aussi les trois critères pour les héritiers de la charge de la gérance Michelin : le sens des hommes, le sens de la matière et penser que le patron de l’usine, c’est le client. Alors que le journaliste lui demande s’il existe encore de vrais patrons sachant que la plupart changent tous les trois ans, il réaffirme que oui : « Bien sûr ! Ce qui compte, c’est le sentiment d’une œuvre, et donc d’une appartenance. Faire quelque chose qui a un sens. C’est une dimension qui permet au patron de réaliser l’unité de la maison. Pourquoi ? Parce que chacun a envie d’être reconnu. Rien ne se fait sans les hommes. L’inventeur du pneu radial m’a dit un jour : “Si vous n’aimez pas le pneumatique, foutez le camp. J’ai besoin d’un patron qui aime ce que je fais.” Ce qui est vrai, c’est qu’il y a des financiers qui n’ont plus le sens des hommes »

Ses dernières paroles sont les plus émouvantes, alors que le journaliste le questionne sur ce qu’il ferait s’il avait 20 ans aujourd’hui, s’il se lancerait dans les pneus ou les nouvelles technologies, il répond : « Ce qui reste d’une vie, quel que soit le support technique, c’est ce qu’on a appris auprès des hommes. Les hommes, c’est ça le plus important »

 

Sa biographie sur le site du Groupe Michelin :  cliquer ici

 


[1] Interview Paris-Match du 8 mai 2013

http://www.parismatch.com/Actu/Economie/Francois­Michelin­fait­retraite­513076

[2] Intervention au meeting de Rimini en 2004 (en italien)

http://www.meetingrimini.org/default.asp?id=673&item=2208

[3] Article Michelin, au plus près de l’homme, du 27 décembre 2012

http://terredecompassion.com/2011/12/27/michelin-au-plus-pres-de-l’homme/

[4] Intervention au meeting de Rimini en 2003 (en italien)

http://www.meetingrimini.org/default.asp?id=673&item=2563

[5] Interview Paris-Match du 8 mai 2013

http://www.parismatch.com/Actu/Economie/Francois­Michelin­fait­retraite­513076

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1 Commentaire

  1. Bruno ANEL
    Bruno ANEL

    On peut lire la trés belle homélie du Père Etienne Michelin aux obsèques de son père sur le site de La Croix ou l'écouter sur youtube.