Home > Littérature > Borges et la solitude

A la suite d'une dispute avec son capitaine qui refusait de caréner le bateau avant le passage du Cap Horn, Alexandre Selkirk (1676-1721) avait demandé à être débarqué sur l'île Más-a-tierra (Archipel Juan Fernandez, Chili). Il regretta son geste et tenta en vain de rappeler l'officier inflexible. De fait, le bateau coula. Mais Selkirk dut lutter cinq ans dans une solitude absolue. Après Defoe et son célèbre Robinson Crusoé, Borges le peignit à son retour, mal à l'aise dans le paysage familier. Etrange salut que celui d'être en exil sur sa propre terre et de ne plus savoir comment parler à cet "Autre", alors si proche dans le silence du naufrage. Et puisque le poète argentin aimait à manier le paradoxe des antipodes, multipliant ainsi les niveaux de lecture, voici un autre poème, sur le Texas cette fois. Du Pacifique à l’Europe, de la Grèce antique à la fondation des états modernes, toujours le drame de l’homme est accompagné de ce silence à ses côtés, de cette nostalgie, de cette présence.

 

Puerto Inglés, la plage où Selkirk trouva refuge, île Robinson Crusoé, Archipel Juan Fernandez – Chili
Copyright Tous droits réservés par KARTZOW, Ici, une autre photo du lieu par le même auteur. 
 

 

Alexander Selkirk

 
Je rêve que la mer, la mer d’alors, m’encercle
et du rêve me sauvent les cloches
de Dieu, elles qui sanctifient les matins
de la campagne familière d’Angleterre.
 
Durant cinq ans j’ai souffert la vision
d’éternelles affaires de solitude et d’infini,
qui ne sont plus maintenant que des histoires
que je répète obstinément dans les tavernes.
 
Dieu m’a rendu au monde des hommes,
à des miroirs, des portes, des nombres et des noms,
je ne suis déjà plus celui qui, éternellement,
 
regardait la mer et ses profondes steppes
et comment ferais-je pour que cet autre sache
que je suis ici, sauvé, parmi les miens ? 
 
 
 
 

Texas

 
Ici aussi. Ici, tout comme à l’autre
extrême du continent, la plaine
infinie où s’éteint le cri solitaire ;
ici aussi, l’indien, le lasso, le poulain.
Ici aussi, l’oiseau discret par dessus
les grondements de l’histoire
chante pour une soirée et son souvenir ;
ici aussi l’alphabet mystique des astres,
aujourd’hui, qui dicte à mon calame
des noms que l’incessant labyrinthe
des jours n’emmène pas : San Jacinto
et ces autres Thermopyles, Alamo.
Ici aussi cette inconnue, cette anxieuse,
cette brève chose qu’est la vie.
 
 
 
Jorge Luis Borges, El otro, el mismo, Buenos Aires (1964)
Traduction originale de DC
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