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Alphabet, d’Inger Christensen

Reprenons les choses au tout début avec l’Alphabet d’Inger Christensen (1935-2009), lys discret et pourtant mondialement connu de la poésie contemporaine danoise, puisque le site Poezibao nous rappelait récemment que la traduction de Janine et Karl Poulsen (1984) avait été rééditée par Ypsilon Editeur. 

Par sa méthode systématique, Alphabet (1981, Danemark) est résolument contemporain. Le recueil se fonde sur deux principes de développement. Le premier c’est l’alphabet : dans chaque poème, un vers au moins commence par une lettre qui dominera l'ensemble en de nombreuses allitérations. Le second, c’est la suite mathématique de Fibonacci dans laquelle le nombre qui suit est la somme des deux précédents. Ainsi, le nombre de vers des poèmes suivront cette progression : 1, 2, 3, 5, 8, 13, etc. Cette suite se retrouve d’ailleurs dans la nature. En associant l’alphabet et cette loi, Inger Christensen suggère donc l’intime corrélation du langage et de l’être : pour elle le langage émane de la nature. L’œuvre poursuivra donc un développement exponentiel aux variations toujours plus organiques et vivantes, pour s’arrêter dans une apothéose, mais brusquement et sans raison apparente, à la lettre N.

On comprendra aisément qu’il serait impossible aux capacités humaines d'aller au bout d'une telle suite.  

Les abricotiers existent

A partir d’une information initiale infime, un premier poème composé d’un seul vers : « les abricotiers existent, les abricotiers existent » (écouter en danois), elle convoque l’univers par des procédés d’assonance, d’accumulation, de redondances. Adam lorsqu’il nommait, participait à l’acte créateur en lui faisant écho, en rassemblant dans sa parole le tribut de l’être pour le rendre à son Origine. Le langage d'Adam est proche des choses, simple (Alphabet 12), il ne semblera abscond qu'à ceux qui ne savent plus à qui il est destiné. De même, l'écriture d'Inger Christensen est faite de cet hermétisme « que seuls d’ailleurs les enfants écrivent » (Alphabet 8). Voilà pourquoi le recueil se développe comme une suite musicale autour d’une cellule originelle simple : « telle chose existe ». Il s’agit d’une énonciation à caractère métaphysique (« ceci est ») qui viendrait libérer le langage de ses leurres et replacer l’intelligence dans un regard sur les choses. On peut donc à bon droit rapprocher ce grand poème des hymnes alphabétiques de la tradition hébraïque et des grands psaumes de louange où sont conviés tous les éléments de la Création en des énumérations joyeuses et solennelles.

Cette pluie fine et ruisselante

De fait, la glace apparente du style fond lorsqu’on en comprend le caractère incantatoire que les déclamations diction d’Inger Christensen manifestent. En apparence, le poème est mécanique et froid : « et au cœur du paysage de la sagesse la lumière de glace, / la glace identique à la lumière, et au cœur / de la lumière de glace le néant, vivant, intense / comme ton regard parmi la pluie, cette pluie fine ruisselante / qui irise la vie ». Comme on le voit, l'objectivité est atteinte comme pour mieux faire resplendir la beauté singulière d'une relation, même perdue. Car Alphabet est tout autre chose qu'une énonciation de catalogue. L’étonnement devant les choses et leur présence, la saisie simple de leur beauté dilate des possibilités de contemplation qu’un langage scientifique récuserait : « l’évocation et l’esquisse / il y a, il y a le retrait en soi ; les êtres angéliques, / les endeuillés et l’élan il y a ; les éléments / il y a, l’essai de souvenir et l’éclaircie du souvenir ; » (Alphabet 5). Dés lors, on ne pourra plus dissocier l’appréhension du monde de la présence humaine, comme en son centre : « il y a des abricotiers, il y a des abricotiers / dans des pays où la chaleur engendrera exactement / la couleur de chair qu’ont les fruits abricots » (Alphabet 6).

Inger Christensen chante des poèmes de Lumière (Lys) (1962). Son mixé par Morten Søndergaard.

Le lieu du crime

Ainsi, l’expérience humaine personnelle et commune est omniprésente, comme en témoigne les nombreuses références à la mythologie grècque. Présente aussi « la faute » (Alphabet 6), dans son acception grammaticale, mais qui reflète la chute, celle d'Icare (Alphabet 9), celle de l'homme. Dés le poème n° 4, la souffrance du dueil se révèle discrètement comme le corolaire de l'étonnement. La poétesse saisit dans un même acte le monde et elle-même. Plus elle dit l’univers et plus elle assume en même temps sa propre existence, ses aspirations, sans qu'elle ne se mette jamais elle-même au centre. Or on ne peut concevoir de s’émerveiller devant le monde sans être, juste après, blessé par le mystère du mal et de la mort. Il se peut aussi que la douleur vienne révéler la splendeur de ce qui nous est confié. Au fond, tout est histoire d'amour, de nostalgie et d'espoir d'une rédemption : « Icare, Icare impuissant existe » (Alphabet 9). Le poème devient alors une manière de porter le monde dans son mystère, comme dans l’apocalypse ou toutes les dimensions du Salut et du mal sont présentes simultanément dans une vision totale. Cette mission du langage est assumée par le poème malgré sa propre limite, si clairement reconnue : « les fusils et les pleureuses existent, rassasiées / comme des hiboux voraces, le lieu du crime existe ; / le lieu du crime, indolent, normal et abstrait, / baigné dans une lumière chaulée, pitoyable, / ce poème blanc, vénéneux et qui s’effrite ».

Nous existerons

Les êtres semblent subir un état de fait. Ils ne se donnent pas à eux même leur existence. Ainsi, l’ours blanc « existe, condamné à sa vie ». Mais si l’expérience du langage permet, comme dans la musique baroque, de saisir le mouvement du monde : « la danse des poèmes, les jours, le deuil / l’été vers l’automne » (Alphabet 5), la possibilité d’un sens est aussi suggérée: « si les ruisseaux existent; / si l’oxygène dans les ruisseaux existe, l’oxygène / surtout, existe surtout là ou les sons – i / des cigales existent, surtout là où le ciel / de la chicorée existe bleu d’outremer dissous dans // l’eau, le soleil jaune de chrome, l’oxygène / surtout; pour sûr il existera, pour sûr nous existerons » (Alphabet 9). L’existence peut alors être conjuguée au futur. L’espérance se fonde en effet sur une expérience actuelle, même si la poétesse ne peut que saisir la dimension fuyante de son objet : « Nous existerons (…) comme un peu de camomille / exilée au paradis reperdu » (Alphabet 9). Ainsi, le poème montre la créature dans son caractère inaccompli, comme ne se suffisant pas à elle-même. Le monde peut alors se révéler dans sa dimension sacrificielle, inscrite jusqu’au plus intime : « et les sourires / existent, les enfants d’Icare blancs comme agneaux / parmi la lumière grise, pour sûr existeront, pour sûr / nous existerons, et l’oxygène sur le crucifix de l’oxygène » (Alphabet 9).

Je suis leur voix

Plus la douleur et le non sens s’imposent, plus est rendu le mystère dans son éblouissante beauté. Mais plus aussi se fait sentir le besoin d’une compagnie qui nous exprime et nous porte, qui nous apprend à l'apprivoiser. C’est l'incernable et délicate mission du poète que d’en signifier la présence dans son verbe. Inger Christensen l’affirme dans un autre grand texte : « Je vois les nuages fins / et le soleil léger / ensemble ils esquissent / un infini parcours / comme s’ils avaient confiance / en moi ici sur terre / comme s’ils savaient que moi / je suis leur voix » (« ça », Det, 1969).

Si nous avons besoin de poésie, ce n’est pas tant pour nous distraire dans une fuite du monde et de ses tragédies que pour revenir à l’expérience fondamentale de l’existence. Pour nous rappeler que nous sommes, que le monde est donné dans sa splendeur et dans son drame. Et pour qu'en le portant, nous percevions combien il est le signe et la promesse d’un don imminent et plus grand encore. Un don qu'on ne peut se donner à soi-même comme l'aurait tant désiré Icare. Par son obstination à revenir à l'expérience élémentaire, Alphabet peut donc être reçu comme une formidable tentative de retrouver les raisons objectives de l'espérance.

Mais faisons plutôt un peu de place au silence du regard dans les mots.

 


 
les chuchotements existent, les chuchotements existent, 
la moisson, l’histoire existe, et la comète de 
 
Halley ; les légions existent, les hordes 
les maîtres, les grottes, et dans les grottes 
la pénombre, et dans la pénombre parfois 
 
les lièvres, parfois le feuillage devant la grotte où 
les fougères existent ; et les mûres, les mûres, 
parfois les lièvres, cachés sous le feuillage, 
 
et les jardins existent, l’horticulture, les fleurs 
du sureau pâles et immobiles comme un hymne 
effervescent ; et la demi-lune existe, la demi-soie, 
toute cette brume héliocentrique qui a rêvé 
ces cerveaux dévoués, leur chance ; et la peau 
 
la peau et les maisons existent, Hadès qui 
abrite à nouveau le cheval et le chien et les ombres 
de la gloire, l’espoir ; et la rivière de la vengeance, la grêle 
sous le ciel de pierre existent, les brumes du sommeil 
blanches, d’un bleu lumineusement lumineux ou verdâtres 
 
de l’hortensia, parfois rouge pâle, quelques 
croûtes stériles existent ; et au-dessous de 
l’Harmagedôn fuyant du firmament le poison 
la harpe bruissante de l’hélicoptère venimeux au-dessus de la bourse à pasteur 
céraistes et lin ; bourse à pasteur, céraistes 
et lin ; cette dernière écriture hermétique 
que seuls d’ailleurs les enfants écrivent ; et le blé, 
le blé dans le champ de blé existe, le savoir du champ de blé 
 
vertigineusement horizontal, périodes de désintégration 
famine et miel ; et tout au fond du cœur 
les racines du noisetier, le noisetier exposé 
sur les montagnes du cœur, robuste et modeste,  
un jour accumulé des hiérarchies des anges ; 
rapide, hyacinthique la vie sans sa nécrose 
sur la terre comme au ciel 
 

(source : Poezibao)

Ressources : 

 

Inger Christensen, Alphabet, traduction du danois par Janine et Karl Poulsen, Ypsilon Éditeur (2014). 
Attention : sur Amazon, le livre est hors de prix pour l'instant mais on le trouve à 21 € sur le site de l'éditeur (ici). 
 

 

 

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