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Warnken : se taire et écouter le Chili

Ce 18 septembre, la fête nationale du Chili est secouée par les fortes répliques du tremblement de terre et par le deuil. La force du choc éclipse pour un temps la relative crise économique et politique chilienne. Si le Chili demeure le pays dont la croissance est la plus importante de la région, parmi les défis actuels, on peut citer les répercutions de la crise financière chinoise, la dévaluation du cuivre et les manifestations des camionneurs du sud qui protestaient contre le terrorisme d'une minorité de mapuchés reveillant involontairement les fantômes du coup d’état de 1973. Le pays est également divisé par l'approbation de la dépénalisation de l’avortement qui eut lieu le 15 septembre, veille du tremblement de terre.

Le matin du 17 septembre, Christian Warnken, toujours un peu au dessus du bruit ambiant, publiait sa chronique bimensuelle. Il évoquait poétiquement la vertu de l'écoute. Une telle intervention semblera peut-être décalée au regard de la situation, elle porte pourtant le germe d’une véritable espérance pour ce pays capable de s’unir dans l’adversité et pour lequel la force de la nature rappelle chacun à la réalité.

L’audition est le dernier sens que l’on perd avant de mourir ; écouter le monde qui nous entoure est peut-être la manière la plus essentielle de le voir.

L’oreille est un organe très sensible et c’est pourquoi le bruit peut devenir une agression si insupportable et si torturante. On dit aujourd’hui que la classe dirigeante manque de « vision », qu’il est urgent de « penser » le Chili. Je crois que d’abord, il faut se taire et écouter le Chili : « tendre l’oreille »[1] – comme on dit à la campagne. Mais que doit on écouter du Chili ?

A ceux qui croient que ce pays n’est qu’un compte courant, il leur suffira d’écouter les bilans et les enquêtes. A ceux qui, pensent que le Chili est un chant, il leur faudra revenir à ce « chant de tous qui est mon propre chant », comme le disait Violeta Parra[2].

La première chose que j’entends du Chili – lorsque je ferme les yeux – c’est le bruit d’une pomme tombant d’un arbre dans un jardin, ou le trot lent d’un cavalier et de son cheval sur un chemin perdu au milieu de nul part, ou celui d’une barque heurtée par les vagues coléreuses dans quelque golf du sud extrême. Le chant profond du Chili raconte le dialogue de la nature et de l’homme, depuis notre origine. Nous avons appris à converser avec les volcans, à pleurer avec la pluie, à fleurir avec le désert. Parfois, c’est le vent qui reprend la chanson, parfois un enfant, parfois une femme du peuple qui rit et pleure aussi. Il s’agit de prêter attention, de se mettre à l’écoute de ces voix mêlées à la musique extasiée des oiseaux qui accompagnent toujours les habitants de ces latitudes.

Comment ne pas écouter la grive, le turco ou l’ibis à tête noire[3], nos frères ailés ? Dans les grands cités et tout spécialement à Santiago, le centre décentré, il est difficile d’entendre quelque chose. Au beau milieu du trafic infernal, il nous est difficile de nous rendre compte que nous ne vivons pas dans un pays, mais dans un chant. Nous avons aussi perdu certains sons ancestraux de la ville, comme la voix de l’aiguiseur de couteaux ou celle du vendeur de « mote », le bruit des métiers. Mais il est encore possible d’entendre la liesse d’une partie de football sur un terrain de terre dans un quartier populaire ou le chant des évangéliques au coin des rues.

Qui n’entend plus ces sons primordiaux devrait s’approcher de la mer. La mer du Chili ! Cette mer a absorbé tous les chants et les clameurs et nous les rend transformés en symphonie tempétueuse. Si tu te trouves dans le sud, ferme les yeux et tu découvriras que même la brume a un son. Si tu es dans le nord, écoute la musique silencieuse du désert. Si tu vis dans le centre, écoute le silence solennel de la Cordillère des Andes. Mais arrête-toi, où que tu sois, et écoute avec attention la chanson de la terre et de ses habitants.

Ce que nous entendons tous les jours dans les médias et sur les réseaux sociaux c’est le bruit et la furie, mais bien peu la chanson. Nous sommes saturés du tambourinement des déclarations vides, du cri de rage des gens haineux, des discours pompeux du pouvoir, des mensonges proférés avec un ton de vérité. Tout ce tapage nous a rendu « plus sourd qu’un mur »[4]. C’est pour cela que nous nous perdons : comme nous n’entendons pas, nous ne pouvons pas voir. Mais si nous nous mettons aux aguets, les voix douces des habitants des peuples lointains, réserve de sagesse et de chant, nous guideront dans la bonne direction. Il faudra aussi réapprendre à nous écouter les uns les autres.

Un pays qui n’écoute plus le battement de son cœur perd son rythme. Or il n’y a pas d’Histoire sans rythme, disait Octavio Paz. C’est pourquoi, cette heure n’est pas celle du pragmatisme froid et sans âme, pour lequel rien n’est chant et tout est calcul ; mais ce n’est pas non plus celle d’un certain illuminisme utopique désuet qui ne pose pas les pieds sur terre et crie plus qu’il n’écoute.

C’est l’heure de l’écoute et de l’observation[5]. Gabrielle Mistral l’avait déjà dit dans son « Poème du Chili », son grand testament écrit durant son auto exil, avant de mourir : « la belle terre du Chili / est meilleure que ses natifs / plus grande que ses chanteurs / ses maires et ses préfets. / Elle est héroïque, douce et multiple / comme la chanson d’Homère / elle vient à peine de naître / et compte déjà mille chemins ».

Cristian Warnken, Oír a Chile de nuevoel Mercurio le 17/09/2015 
Traduit de l'espagnol par D.C.

 


[1] « parar la oreja »
[2] Violeta Parra, Gracias a la vida.
[3] zorzal, chucao, bandurria.
[4] « Mas sordo que una tapia »
[5] Hallazgo, en espagnol, signifie aussi découverte, invention, trouvaille… 

 

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1 Commentaire

  1. Augustin

    A première vue, le post de Christian Warnken semble décalé en effet. Mais quand on regarde les évènements, c'est un regard de sagesse qui semble de toute première urgence et que la violence du tremblement ne fait qu'aviver. Ce vote du 15 septembre est désolant. On doit penser qu'il s'agit de la fête de "Notre Dame des douleurs" et que Bachelet l'a consacré, par ironie du sort (??) : "jour national du folklore chilien". Cela rend le commentaire de Warnken encore plus pertinent : "C’est pour cela que nous nous perdons : comme nous n’entendons pas, nous ne pouvons pas voir. Mais si nous nous mettons aux aguets, les voix douces des habitants des peuples lointains, réserve de sagesse et de chant, nous guideront dans la bonne direction. Il faudra aussi réapprendre à nous écouter les uns les autres." De là à dire que le tremblement est un avertissement du ciel, le pas serait un peu hasardeux, mais enfin, ça reste impressionnant.