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« Nous étions des filles ordinaires, comme il y en avait des milliers »

Dans son premier livre, La guerre n’a pas un visage de femme (1985), Svetlana Alexievitch part du constat que si la guerre n’est pas, a priori, une affaire de femmes, elles furent cependant nombreuses à participer aux différents conflits de l’histoire et à les marquer de leur empreinte si particulière. Ce qu’elle appelle « le mystère féminin » se révèle au fil des pages, bouleversant de beauté, de tendresse, et aussi de souffrances sans nom.

« Quel que soit le sujet qu’abordent les femmes, nous dit le récent prix Nobel, elles ont constamment une idée en tête : la guerre, c’est avant tout du meurtre, ensuite c’est un labeur harassant. Puis, en dernier lieu, c’est tout simplement la vie ordinaire : on chantait, on tombait amoureuse, on se mettait des bigoudis… Mais surtout, elles ressentent tout ce qu’il y a d’intolérable à tuer, pace que la femme donne la vie. Offre la vie. »[1].

Morceaux choisis

« Un jour après un concert… Dans un grand hôpital d’évacuation… Le médecin-chef s’approche de moi et me dit : ‘’Nous avons un tankiste grièvement blessé que nous avons installé dans une chambre à part. Il ne réagit pratiquement à rien, peut-être trouverait-il du réconfort à vous entendre chanter’’. Je me rends dans cette chambre. De ma vie, je n’oublierai cet homme qui n’avait réussi que par miracle à s’extirper de son char en feu et se trouvait brûlé de la tête aux pieds. Il était allongé sur son lit, immobile, le visage noir, les yeux morts. J’avais la gorge nouée, et j’ai mis plusieurs minutes à me reprendre en main. Puis, j’ai commencé à chanter doucement… Et j’ai vu le visage du blessé s’animer légèrement… L’homme a chuchoté quelques mots. Je me suis penchée sur lui et j’ai entendu : ‘’Chantez encore…’’ alors j’ai chanté, chanté tout mon répertoire y est passé, jusqu’à ce que le médecin-chef me dise : ‘’Je crois bien qu’il s’est endormi…’’ »

Lilia Alexandrovskaïa, artiste[2].

 

« J’ignore comment il a réussi à se dégager de l’endroit où ils étaient, mais toujours est-il que mon Fedossenko est bientôt apparu, et c’est là qu’ont eu lieu nos retrouvailles. Quelle joie c’était… Je suis restée auprès de lui une journée, puis une autre. Finalement, j’ai pris une décision : ‘’Va à l’état-major et expose la situation. Je veux rester ici avec toi’’. Il s’en va trouver ses supérieurs, et moi, je ne respire plus : et si on lui dit que je dois avoir décampé dans les vingt-quatre heures ? On est au front, n’est-ce pas, ça pourrait se comprendre. Et puis, tout à coup, je vois les grands chefs entrer dans notre gourbi : le major, le colonel. Tous me tendent la main pour me saluer. Puis, bien sûr, on s’est assis là, on a bu et chacun y est allé de son discours : une femme était venue retrouver son mari dans les tranchées, et c’était sa vraie femme, elle avait les documents pour le prouver. Ça, c’était une femme ! Qu’on nous laisse contempler cette femme-là ! Ils prononçaient ce genre de paroles, et tous, ils pleuraient. Je me souviendrai toute ma vie de cette soirée… »

Lioubov Fominitchna Fedossenko,  simple soldat, aide-soignante[3].

 

« Il pleuvait sans discontinuer… On courait dans la boue, on tombait dans cette boue. Des blessés, des tués. On avait tellement peu envie de mourir dans ce marécage ! Un marécage noir. Allons, comment une jeune fille aurait-elle pu se coucher là ?… Et une autre fois, dans la forêt d’Orcha, j’ai vu des buissons de merisier. Et des perce-neige bleus. Toute une clairière couleur de ciel… Le bonheur de mourir au milieu de fleurs pareilles ! Être étendue là… J’étais encore une dinde, je n’avais que dix-sept ans… C’est ainsi que je m’imaginais la mort… Je pensais que mourir, c’était comme s’envoler quelque part. Mais pour cela j’avais besoin de beauté… De quelque chose d’un bleu profond… Ou de bleu ciel… »

Lioubov Ivanovna Osmolovskaïa, simple soldat, éclaireuse[4].

 

« Cette fois-ci, il y avait parmi les morts un jeune gars du coin, et sa mère était venue l’enterrer. Elle a commencé à se lamenter, en biélorusse : ‘’Ah ! mon fils chéri ! Et nous qui t’avions bâti une maison ! Et toi qui nous promettais de nous ramener une jeunette ! Te voilà maintenant à épouser la terre…’’ Dans les rangs, personne ne bouge, on garde le silence, on ne l’interrompt pas. Puis, elle relève la tête et s’aperçoit que son fils n’est pas la seule victime. Bien d’autres jeunes gens sont étendus par terre. Alors elle se met à pleurer ceux-là, eux-mêmes fils de parents qu’elle ne connaissait pas : « Ah ! mes fils chéris ! Et vos mamans qui ne sont pas là pour vous voir, elles ne savent pas qu’on va vous mettre en terre ! Et la terre qui est si froide. Et le gel féroce qui est partout. Eh bien ! je vous pleurerai à leur place, je vous pleurerai tous. Mes chéris… Mes adorés…’’ Quand elle a dit : ‘’Je vous pleurerai tous’’ et ‘’Mes adorés’’, tous les hommes, dans les rangs se sont mis à sangloter tout haut. Personne ne pouvait se retenir, n’en avait même la force. Alors le chef a crié : ‘’Une salve !’’ Et la salve a couvert les pleurs. Et je me suis sentie bouleversée, vous voyez – j’y pense encore aujourd’hui – par cette grandeur du cœur maternel. Dans son immense chagrin, alors même qu’on enterrait son fils, elle avait assez de cœur pour pleurer d’autres fils, comme s’ils étaient les siens… »

Larissa Leontievna Korotkaïa, partisane[5].

Résistance de l’humain

Au long des multiples entretiens qu’elle retranscrit, Svetlana Alexievitch est toujours plus fascinée par la beauté de l’être humain qui rayonne dans les ténèbres de la guerre à travers ces nombreuses figures féminines. « Là-bas tout se côtoie : le noble et le vil, le simple et l’atroce. Mais ce n’est pas l’horreur dont on se souvient, du moins ce n’est pas tant l’horreur que la résistance de l’être humain au milieu de l’horreur. Sa dignité et sa fermeté. La manière dont l’humain résiste à l’inhumain, justement parce qu’il est humain »[6].

L’écrivain biélorusse a ainsi passé sa vie à chercher l’homme comme d’autres ont cherché l’or : au milieu de la boue. Ces milliers d’heures d’écoute ont fini par prendre la tournure de vraies confessions. À l’écoute de l’âme de celles qui sont devenues ses amies, c’est le cœur même de tout un peuple, le cœur d’un époque qu’elle a eu la fortune d’entendre battre. Son talent fut de nous en transmettre l’écho tragique et fascinant, véritable éducation du regard pour nous apprendre à voir et à aimer.

 

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[1] Svetlana Alexievitch, La guerre n’a pas un visage de femme, in Œuvres, Actes Sud, 2015, p. 27.

[2] Op. cit., p. 249-250.

[3] Op. cit., p. 240.

[4] Op. cit., p. 205.

[5] Op. cit., p. 290.

[6] Op. cit., p. 174.

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