Home > Accueil > Jusqu’à l’apparente absurdité

Jusqu’à l’apparente absurdité

Samedi Saint. Pour traverser ce jour sans voix, ce texte de Romano Guardini dans lequel le célèbre théologien médite sur le sens de souffrance et sur la mission chrétienne : "l’accomplissement du sens éternel de l’homme, valable devant Dieu, dans son rapport avec le royaume de Dieu."

Croix – Monotype – Ihor BOGNAR

"Tout ce qui arrive est issu de cet amour. Il n’a rien de faible. Il n’a rien à voir avec cette bonhomie et cette sentimentalité qu’on lui attribue. L’amour du Père est vérité, justice et force. Dieu a placé l’homme dans l’être authentique et l’a émancipé dans une liberté véritable. Il ne se sert pas de lui pour des fins, mais il honore en lui la dignité de sa personne. Bien plus – et maintenant nous touchons à ce que la Révélation a de plus intérieur – Dieu a rapproché l’homme de lui-même d’une manière indicible. On n’entend pas par là des identités de nature ou des fusions panthéistes qui, en dépit de leur apparente profondeur, détruisent la profondeur réelle, mais quelque chose dont la Révélation seule peut nous donner la certitude. Quand un être humain en aime un autre avec le sérieux de sa personne, la barrière protectrice du « toi, non pas moi » s’effondre, et ce qui touche celui-là le touche aussi lui-même. Dieu a voulu qu’il se passe quelque chose de semblable entre lui et l’homme ; l’histoire de la Révélation le montre dans tout son cours et l’Incarnation, par laquelle Dieu a assumé l’existence de l’homme, au sens littéral, en est l’achèvement.

Cet amour est au centre du gouvernement divin de l’existence. Si nous laissons à ce mot le grand sens qu’il a, nous pouvons dire : le point où le gouvernement de l’existence a son origine est le cœur de Dieu. Cela signifie aussi que tout ce qui arrive « concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » (Rm 7,28 ). Ce « bien » ne doit pas être pris au sens d’un simple bien-être ; le regard le plus superficiel sur le cours des choses le montre. Et non plus au sens d’un épanouissement de la personnalité et de l’œuvre, comme le prouve également la réalité quotidienne sans qu’il soit besoin d’insister. Toute détresse, tout appauvrissement, toute destruction sont possibles, jusqu’à l’apparente absurdité. Le « bien » est, au contraire, l’accomplissement du sens éternel de l’homme, valable devant Dieu, dans son rapport avec le royaume de Dieu. Il se peut que le bonheur, mais aussi le malheur, les facteurs favorables et l’épanouissement, mais aussi les obstacles et la destruction soient nécessaires. Dieu seul sait ce qui convient ici ; la foi en la Providence va donc jusqu’au mystère inscrutable de son jugement et au caractère impénétrable de son dessein. Mais ils sont sagesse et amour. C’est pourquoi le mouvement jusqu’à l’insondable est absolument positif : l’amour confiant répond à l’amour providentiel. Il est assuré que, avec une force et une délicatesse absolues dans une précision totale et un infini respect, tout événement correspond aux exigences du saint devenir.

Ce qui, dans la croyance en la destinée, demeurait absolument incompréhensible, devient maintenant un mystère qui n’est pas soluble, il est vrai, mais qui éveille la confiance.

Tout événement est accueilli dans les rapports sacrés qui ont été exposés. Par là, il ne perd en rien son caractère de gravité et de détresse, mais il devient autre parce que, à l’arrière-plan, se trouve l’amour du Père auquel le croyant participe dans le Christ. Les choses demeurent d’abord telles qu’elles sont, mais une demeure nouvelle, un point d’appui, une garantie, une force sont donnés au croyant, grâce auxquels l’existence entière se transforme. Il est difficile de maintenir cette vérité et de l’accomplir dans sa vie, car la réalité ne paraît absolument pas correspondre au message du Christ. Selon l’impression qu’elle fait, la croyance en la destinée a raison et tout le reste est fable. Cependant la Révélation est donnée, et non seulement comme consolation, mais aussi comme tâche. En elle, le croyant doit reconnaître une réalité qui n’est pas visible dans le monde et il doit vivre tendu vers elle. Telle est la « réalisation » du chrétien ; selon le mot de l’apôtre, « la victoire qui vainc le monde » (1 Jn 5,4)."

Romano Guardini, Liberté, grâce et destinée, Editions du Sueil , 1957

Vous aimerez aussi
Dans l’obscurité du Samedi Saint
Le Samedi Saint : Compassion de Dieu pour notre solitude
Et après ?