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« Fermes d’avenir » : une alternative à l’agriculture conventionnelle ?

Maxime de Rostolan fait partie de l'association "Fermes d'avenir" qui vise à promouvoir une agriculture respectueuse de l'environnement sous forme de micro-fermes productives. Près de Tours, il expérimente avec d'autres la création d'une ferme expérimentale sur 1,4 hectare de prairie. Leur but : prouver qu'avec un investissement de 100 000 euros (moins qu'un tracteur), on peut créer trois emplois en vendant localement des légumes.

Pouvez-vous nous présenter "Fermes d'avenir" en deux mots ?

"Fermes d'avenir" est une association qui a pour but de prouver par l'exemple que l'agroécologie est plus rentable que l'agriculture conventionnelle. Nous développons une ferme expérimentale en Touraine et nous sommes en train d'accompagner un certain nombre de porteurs de projets partout en France. A côté de cela on fait de la recherche, notamment pour essayer d'évaluer les services écosystémiques rendus par ce type de ferme. Il y a aussi un travail de lobbying pour faire une proposition de loi et aussi une partie formation.

Quelle était la problématique de départ ?

Ma réflexion a commencé à partir du biomimétisme et des livres de Janine Benyus. Elle dit que l'agriculture est la première brique, le socle à partir duquel on peut proposer un nouveau modèle. Ensuite en passant un peu de temps à la ferme du Bec-Hellouin[1] [une ferme qui expérimente la permaculture depuis plus de 10 ans], j'ai discuté avec un chercheur de l'INRA qui m'a invité à recréer une ferme depuis le départ. Nous avons donc utilisé un terrain vierge afin d'évaluer  le temps que cela prendra pour parvenir à une ferme rentable, quel investissement cela nécessite et quelle peut être la productivitéenvisageable.

Lors de la construction du projet vous avez été rencontrer les acteurs institutionnels (FNSEA, MSA). Comment ont-ils accueilli votre projet ?

La FNSEA et la MSA trouvent cela très intéressant à titre personnel mais ils ne sont pas intéressés pour participer ou financer. J'ai ensuite essayé d'aller voir la FNAB (Fédération Nationale d'Agriculture Biologique) les CIVAM (Centres d'Initiatives pour Valoriser l'Agriculture et le Milieu rural) et la Confédération Paysanne [acteurs clés de l’agriculture biologique en France] et il m'a fallu insister beaucoup pour retenir leur attention… Depuis quelques temps nous partageons plus régulièrement, notamment pour proposer ensemble un futur désirable pour l'agriculture des territoires. Avec la confédération paysanne, nous nous sommes vus deux fois au Salon de l'Agriculture. A chaque fois ils disent « il faut qu'on se voie » mais ils n'ont pas encore donné suite. On ne peut pas nous reprocher de faire notre projet tout seul : nous tendons des perches à tous les acteurs du milieu, et proposons des dynamiques communes… Espérons que les institutions historiques se décident à adapter leur fonctionnement aux enjeux et au contexte actuel, très porté par un mouvement agile, jeune et très volontaire !

Comment va évoluer l'agriculture en France ? Comment un mouvement comme "Fermes d'avenir" va-t-il pouvoir trouver sa place dans le paysage ?

C'est une question complexe… Sur 480 000 exploitations en France, il y en a 160 000 qui vont s'arrêter d'ici 7 ans pour cause de retraite. Il faut absolument proposer quelque chose pour que ces exploitations soient reprises. D'un autre côté il y a beaucoup de néo-ruraux qui souhaitent s'installer, le plus souvent sur des modèles «non-chimiques » et à taille humaine. Je pense qu'il y aura donc une part de petites fermes qui va augmenter.

Le second élément c'est qu'il faut absolument que la PAC accompagne ces petites fermes et accompagne la transition pour se passer peu à peu des produits de synthèse parce que c'est indispensable pour la santé des agriculteurs et des consommateurs. On remarque qu'il y a aussi un besoin en terme de réalité économique. C'est quelque chose que je découvre : des grosses fermes sont en déficit un an sur deux alors qu'elles ont fait de gros investissements. Il faut donc réévaluer les investissements, et miser sur la main d’œuvre. Avec "Fermes d'avenir" on essaie de promouvoir un « Pacte Agricole Citoyen », puisque la nourriture ça concerne tout le monde. Il faut se passer des produits de synthèse et retrouver des fermes à taille humaine.

Aujourd'hui on parle plus de la souffrance des agriculteurs. Comment voyez-vous leur rôle ?

Pour moi on les considère souvent comme des ouvriers, je dirais presque « hors-sol ». Depuis la fin des années 50, on leur impose des techniques standardisées qui sont d'antant plus verrouillées par le système depuis que les coopératives existent, et ça c'est déshumanisant. Cela explique les images qu'ont les Français des agriculteurs. Au contraire, l'agriculteur devrait être considéré comme beaucoup plus que quelqu'un qui produit de la nourriture. Il assure la qualité de l'eau, il entretient la santé des gens, il construit les paysages, il lutte contre le dérèglement climatiques, il participe au plaisir des gens sur leurs terroirs parce qu'il y a des bons produits, il préserve la biodiversité. Et toutes ces choses là doivent être valorisées. Or aujourd'hui, dans l'imaginaire collectif, on ne se dit pas que les agriculteurs travaillent pour la société. Le contribuable a l'impression de payer pour des gens qui détruisent l'emploi, les sols, la santé, le climat. Et comme le modèles économique est difficilement viable, les agriculteurs viennent chaque année remettre leurs tracteurs sur le périphérique pour demander 3 milliards d'euros afin de combler leurs déficits. Tout ça ne peut pas durer ! Il faut inverser le processus et dire que les agriculteurs que l'on va accompagner sont ceux qui font du bien à la santé des hommes et de la planète. C'est comme cela que l'on peut redonner ses lettres de noblesse à l'agriculteur qui travaille pour le territoire.

C'est une époque historique et enthousiasmante ?

On n'a que 20 ans pour changer le monde ! C'est ma conviction profonde. Il faut absolument bouger les lignes rapidement et trouver des systèmes alternatifs et viables. C'est un moment important aussi parce que l'on commence à comprendre la systémique, c'est à dire que les crises sociales, énergétiques, agricoles, identitaires sont liées. Le moindre changement dans un secteur en entraîne d'autres. On commence à percevoir cela. On peut aussi dire plus fort ce qui était considéré comme des gros mots il y a quelques années : une « agriculture sans produit de synthèse », ou un « revenu universel pour tous ». Tout cela est vraiment enthousiasmant parce qu'il y a tout un monde à bâtir et qu'il y a énormément de gens qui sont au charbon et qui avancent là-dessus. Ceux que je rencontre innovent dans une perspective de durabilité. Il ne s'agit pas seulement d'innover pour gagner de l'argent mais pour répondre à des besoins. Et ça c'est gratifiant et enthousiasmant.

Il y a aussi une dimension collective forte…

Oui c'est l'intelligence collective ! Nous, Fermes d'avenir, n'avons jamais prétendu inventer quoi que ce soit, nous essayons de faire une synthèse, qui est la nôtre, des bonnes pratiques. Avec Internet il est assez simple d'avoir des retours d'expérience depuis beaucoup d'endroits et d'initiatives. Avec le lancement du concours « Ferme d'avenirs », beaucoup de gens ont exprimé le souhait que l'on constitue un réseau pour promouvoir cette nouvelle forme d'agriculture. Il faut se servir des changements apportés par le web et profiter de la dynamique des nombreux consommateurs qui sont prêts à entrer dans un des maillons de la chaîne en s'engageant. Tout cela se développe de matière organique. Ce qui est difficile dans l'agriculture c'est que les gens sont souvent seuls et que pour prendre des décisions, c'est difficile. Là en développant un réseau de pair à pair où chacun peut expérimenter, donner et recevoir des conseils, on a quelque chose d'horizontal qui a de l'avenir.


[1] http://www.fermedubec.com/

 

 

 

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