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« Les délices de Tokyo » : un humanisme sans maquillage

Vous n’avez sans doute jamais eu l’occasion de goûter la pâte de haricots rouges que les japonais apprécient en dessert, ni, sans doute les dorayaki qui sont deux petites crêpes, ou « pancakes », fourrées de cette même pâte de haricots rouges. Cette pâte, appelée « Anko », est le titre du dernier film de Naomi Kawase (« AN »), sorti en 2015, dont le DVD sera prochainement en vente en France (sortie le 3 juin 2016), sous son titre français : « Les délices de Tokyo ».

Il est possible d’ignorer ou même de ne pas apprécier le goût de cette pâte, mais le sujet du film est beaucoup plus profond et nous concerne tous : il s’agit du goût de vivre. C’est d’ailleurs une particularité de Naomi Kawase. Comme Yasujiro Ozu peut-être (cf. article de TdC sur Tokyo Monogatari), elle a le don de saisir le quotidien des gestes et des attitudes banales et de nous introduire à leur densité, au poids d’humanité qu’ils contiennent. Ce faisant, elle nous conduit avec beaucoup de respect et de délicatesse jusqu’à notre propre humanité.

De quoi s’agit-il donc ? Le film s’ouvre au printemps, au moment où les cerisiers japonais sont au pic de leur floraison. Un homme d’environ quarante ans (Sentaro) vend ses « dorayaki », seul, dans une petite boutique de Tokyo. Il n’a pas grand succès mais, est-ce déjà la fatigue de la vie, il cherche quelqu’un pour l’aider ; la seule personne qui se présente à la suite de sa petite annonce est une vieille dame de 76 ans, est aux mains déformées (Tokue). Dans la vie réelle, n’en est-il pas ainsi quelques fois ? Nous sommes en butte à quelque chose, et la solution qui se présente semble à ce point inadéquate que nous ne pouvons faire autre chose que de la repousser gentiment, avec toutefois un sentiment de déception et de découragement.

Mais Tokue, pour sa part, ne se décourage pas. Elle revient. Les références à la nature donnent le sens du temps. Les cerisiers ont déjà perdu leur parure éclatante et triomphante. Tokue est finalement acceptée dans la sombre boutique. Commencent alors des scènes d’une si grande simplicité qu’elles font ressortir la sincérité de ces personnes que le destin a mystérieusement rapprochées. Une grand-mère sans descendance et un homme ayant perdu sa mère dans des conditions difficiles. Tokue semble si heureuse de pouvoir cuisiner que sa joie la fait paraître plus jeune que Sentaro. Par le cœur plein de tendresse de Tokue, beaucoup plus que par ses mains déformées, une nouvelle clientèle se fait jour. L’âme des dorayaki comme aime à le dire Tokue, c’est la pâte de haricots. L’affluence des consommateurs témoigne que le goût des dorayaki a changé. Pour notre part, nous prenons également conscience que quelque chose a changé dans la vie abimée de ces deux personnes. Entre les deux, la rencontre a changé imperceptiblement le goût de leur vie. Et il ne s’agit pas de maquillage. Nous n’avons pas le sentiment non plus d’une fiction qui nous permettrait de garder une certaine distance. Ces deux personnes, beaucoup plus que des acteurs, font vivre nos désirs et nos aspirations dans une histoire ordinaire. Ils nous aident à comprendre que le vrai changement dans notre vie se produit le plus souvent à l’issue d’une rencontre, d’une amitié qui « libère notre liberté » et remet en marche notre capacité à nous ouvrir à la vie. Les derniers mots de Takue sont « nous avons une raison de vivre ». Les cerisiers japonais sont de nouveau en fleur. Un an s’est écoulé depuis la première rencontre.

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