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Un charisme de présence et d’amitié au Japon

Le Père Nozomi Shiota, Petit Frère de Jésus depuis 40 ans[1] partage son regard sur le Japon et sur la situation de l'Eglise au pays du soleil levant. 

De gauche à droite : P. Paul Anel (Points-Cœur), P. Nozomi Shiota et sa nièce, Haruna,
ancienne volontaire de Points-Cœur en Inde et aux Philippines. 
 

Pouvez-vous nous dire comment vous avez rejoint la Fraternité des Petits frères de Jésus ?

La Fraternité a été fondée au Japon en 1958. En 1960, sur la demande expresse de l’Évêque du lieu, elle s’est installée dans la préfecture de Kanagawa, qui jouxte celle de Tokyo, plus précisément dans l’une des plus grandes zones industrielles du Japon, à Kawasaki. Lorsque je suis entré en contact avec la Fraternité en 1968, je venais de me convertir un an plus tôt à la foi catholique après avoir été éduqué par mes parents dans la foi protestante. La Fraternité avait déjà accueilli 4 postulants. Aucun n’était resté. Je tombais mal car, découragé par ces départs, la Fraternité a provisoirement fermé. Frère André, qui avait commencé la Fraternité au Japon, finit par me dire qu’il valait mieux que je m’oriente vers le séminaire. Toutefois, je ne me sentais pas une vocation de prêtre séculier. Ce qui m’attirait dans la Fraternité, c’était la présence cachée de Jésus-Eucharistie dans cette zone extrêmement industrialisée. Lorsque la Fraternité est revenue à Kawasaki, je suis revenu les voir : c’est comme si j’avais entendu une voix intérieure me disant : « ta place est ici ».

Comment les japonais répondent-ils au charisme de présence et d'amitié  de la Fraternité ?

L’amitié est au cœur du charisme de la Fraternité. Mais force est de constater que la façon dont l’amitié est vécue au Japon diffère de celle des pays dont la culture a été « travaillée » pendant des siècles par le christianisme. C’est difficile à expliquer, mais l’amitié au Japon a un caractère plus pragmatique. Il y a des réseaux d’amitié, mais la relation est moins personnelle, moins spontanée. Un exemple peut permettre de comprendre cela : lorsque l’on demande à quelqu’un son métier, celui ci va répondre en fonction du groupe auquel il appartient ; « je travaille dans telle ou telle compagnie ». Il ne dira pas, je suis plombier ou ingénieur. La société japonaise ne valorise pas le « je » personnel de l’individu. L’appartenance au groupe est plus importante. Il est fréquent dans les groupes d’amis, et même dans la famille, que les uns et les autres ignorent leur situation personnelle. La relation est construite autour de centres d’intérêts communs et relègue au second plan la connaissance personnelle de l’individu. Celui-ci, en quelque sorte, n’existe pas par lui-même, mais en fonction de sa place dans le groupe. Cette importance donnée à la « forme » des relations se retrouve dans l’usage du nom de famille, beaucoup plus répandu au Japon.

En va-t-il de même pour la gratuité ?

Dans les pays de culture chrétienne, la dimension de la « gratuité » est aussi plus large et profonde. Elle est une manifestation essentielle de l’amitié que l’on porte aux autres et qui rayonne aussi dans les œuvres sociales.  Les « œuvres de charité » chrétiennes en sont une illustration. Il est plus difficile d’identifier cette dimension au Japon. Ainsi, si j’offre un cadeau à des amis, des connaissances ou des voisins, je suis sûr qu’ils auront la préoccupation de le rendre d’une manière ou d’une autre. Les notions de devoir et d’obligations réciproques mesurent en quelque sorte les rapports humains.

Un autre aspect important de notre charisme est l’intuition que Charles de Foucauld a eue de l’importance de la vie cachée de Jésus à Nazareth, pendant 30 ans. Depuis 5 ans par exemple, cette dimension « ordinaire » de la vie de Jésus a pris de plus en plus de place pour moi. Ce n’est pas facile à comprendre pour un japonais qui raisonne en terme de rôle. Je ne suis pas prêtre de paroisse. Cette dimension cachée leur échappe d’autant plus que pour des raisons culturelles, les japonais n’invitent que très rarement chez eux. Ils préfèrent se rencontrer en terrain plus neutre, à l’extérieur. C’est un phénomène social dont nous faisons l’expérience. Pendant toutes ces années au sein de notre quartier, seuls de très rares voisins sont venus nous visiter. Certains savent que nous sommes chrétiens et que nous vivons ici. Ils nous observent mais n’essaient pas de venir nous voir ou d’échanger. Il y a une sorte de distance naturelle et culturelle.

Que pouvez-vous dire de l’accueil de la foi au Japon ?

Il y a un fait très objectif. Le Japon est une terre où le sang des martyrs a été versé abondamment. Après 1597, sur une période d’environ 50 ans, on estime à 40 000 le nombre des chrétiens qui ont préféré mourir plutôt que de renier leur foi : près de 10% de la population chrétienne de l’époque ! Ceux qui ont survécu, les chrétiens cachés du Japon, ont traversé 250 ans d’une persécution très dure. Cela témoigne d’une fidélité objective qui n’aurait pu être possible sans un lien d’amitié avec le Christ. Il est vrai par ailleurs qu’au Japon la fidélité est une valeur essentielle : la fidélité à l’Empereur, au Daimyo[2], la fidélité à la parole donnée font partie des éléments sans lesquels l’honneur de la personne est irrémédiablement taché. Mais au-delà de cet aspect culturel fort, la fidélité des chrétiens japonais de cette époque dit quelque chose de leur affinité avec le Christ. Aujourd’hui, les chrétiens japonais ne constituent qu’1% environ de la population totale. S’ils ne sont plus persécutés, la différence qu’ils représentent dans une société qui se veut homogène est lourde à porter. Par ailleurs, l’Église du Japon doit intégrer aussi les enseignements du Concile Vatican II et ne pas se fermer sur elle-même. Il me semble que l’Église ne soit pas encore arrivée à faire la transition. La transmission de la foi est un problème crucial pour lequel il n’y a pas de solutions toutes faites.

Quelle est l’espérance qui vous habite aujourd’hui ?

Je lisais récemment un livre sur Sainte Faustine[3]. Elle avait le même désir que Charles de Foucauld de crier l’Évangile par sa vie. Pourtant, sa vie en tant que religieuse était extrêmement simple : elle a vécu dans un couvent, en faisant la cuisine, le nettoyage, l’accueil, tout ce qui compose la vie la plus ordinaire. A travers la vie de Charles de Foucauld, celle de Sainte Faustine, le Christ ne nous indique-t’il pas un chemin d’espérance et de fécondité dans une vie toute ordinaire ? N’est ce pas cela dont le Japon et le monde ont besoin aujourd’hui ?

 


[1] Les Petits frères de Jésus forment une congrégation religieuse fondée en 1933 par le Père René Voillaume (1905-2003), dont la spiritualité s’inspire des écrits laissés par Charles de Foucauld (1858-1916).

[2] Les Daimyo étaient les gouverneurs féodaux entre le XIIème siècle et le XIXème siècle.

[3] Sœur Maria Faustyna Kowalska (1905-1938) est une religieuse mystique polonaise canonisée en 2000, connue comme « apôtre de la Miséricorde Divine ». 

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2 Commentaires

  1. Peter

    Merci Bernard de nous partager ce très beau témoignage de notre ami Nozomi. C'est émouvant de voir comment le charisme de Charles de Foucauld rayonne chez lui et combien il est nourrissant pour tout le monde – je pense en particulier aux derniers mots de l'interview. Merci