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« Cette musique était en réalité infiniment joyeuse, jubilatoire même ! »

Dans ce texte riche et profond, le chantre Damien Poisblaud évoque son chemin de (re-) découverte du chant grégorien : "Les manières des uns, les sentiments des autres, les faiblesses de tous étaient pris dans ce grand mouvement ascensionnel ; chacun se trouvait comme happé par le ciel, emporté par la beauté." Cette méditation sera très appropriée en ce jour de l'Assomption. Ce chant n'est-il pas le signe perceptible que la réalité terrestre est déjà élevée en Marie jusqu'au ciel ? Une des vocations de la liturgie est en effet de nous faire goûter les réalités d'en haut afin de nous donner la force de vivre notre mission de chaque jour. 

 

CANTICUM NOVUM…

 

« Chantez au Seigneur un chant nouveau ».
Alors, chantons !
 

En 1981 – j'avais 20 ans –, un ami, helléniste, latiniste, musicien, me parla un jour des musiciens qu'il avait rencontrés en Inde : les indiens trouvent que l'Occident joue faux m'avait-il dit. Il pensait que le chant grégorien, en perdant ses gammes justes, ses ornements et son geste vocal, avait perdu quelque chose de son âme. J'eus aussitôt envie de pousser la porte…

Sur mon bureau, les livres de philosophie et de théologie furent bientôt entourés d'autres livres précieux où, entre deux efforts de pure pensée spéculative, je me laissais redescendre pour rêver à des sons, des voix, des chantres, des liturgies… Ces manuscrits grégoriens, d'abord secrets, me devinrent bientôt familiers ; plus je les fréquentais plus ils s'animaient. J'imaginais le copiste penché sur sa page ; il me semblait même sentir son souffle, entendre le crissement de sa plume sur le parchemin.

 

Mais ces traits d'encre ne demandaient qu'à s'envoler en notes de musique, s'échapper en volutes sonores, retrouver leur liberté de son. En écrivant ces signes, quelle musique notre copiste avait-il bien pu entendre ? Une musique parfaite sans doute, angélique, où certainement le ciel devait se cacher dans les replis de chaque neume (signes musicaux grégoriens, ndr). Pourtant, il n'avait rien composé lui-même : tel un sismographe, sa main n'avait fait que coucher délicatement sur un parchemin les sons d'une voix. Et c'était il y a mille ans, et l'empreinte de ce son était là, figée sur une peau, sous mes yeux, à portée de voix ! J'étais pourtant encore loin d'imaginer à quel point ce chant venu de si loin pouvait devenir beau, quand on y entrait vraiment.

"Ils avaient voulu un vaisseau capable de conduire leur louange jusqu'au Ciel."

Les quelques jours de permissions que m'accordaient mon service militaire étaient réservés à une rencontre amoureuse. Dès que je pouvais, je filais à la rencontre de ma belle, dans le sud de la France, à travers les pins cigaliers. Chaque fois, je devinais à son sourire qu'elle m'attendait, comme l'ange de Reims, depuis des siècles. Pour notre première rencontre, – mais chaque fois était une première ! – j'avais le cœur battant, timide au dehors mais brûlant au-dedans. Notre premier baiser s'était échangé dans un souffle d'à peine trois notes ; aussitôt, j'avais su que je l'aimerais toujours. Une si totale pureté, une si lumineuse générosité ! Songez un peu : trois sons et la voûte s'était peuplée de mille voix qui semblaient ne plus vouloir s'arrêter, comme si le ciel tout entier s'était soudain précipité sur nos têtes ! Ah bien sûr, il avait fallu de vraies notes, des notes parfaitement harmonieuses, des notes animées d'un vrai souffle, des notes incandescentes. Ici, la moindre fausseté se payait cher, toute retenue devenait grotesque, la plus petite imperfection prenait un tour hideux. Assurément, les frères de cette abbaye n'avaient pu ignorer ces exquises exigences, eux qui, chaque nuit, se glissaient dans l'obscurité de l'abbatiale pour y chanter l'office. Jour après jour, nuit après nuit, ils avaient dû apprendre à se laisser empsalmer, à devenir chant de psaume, tout entier, en épousant l'harmonie de leur nef. Ils avaient voulu un vaisseau capable de conduire leur louange jusqu'au Ciel, eh bien ! il leur fallait maintenant mener droitement leur embarcation jusqu'à la beauté parfaite.

Comme eux jadis, j'eus la grâce de faire résonner cette voûte parfaite la nuit, pendant des heures, goûter ainsi au divin suc des harmonies pures, être saisi par les sons, envoûté par les modes. Et, à mesure que je chantais, les mélodies grégoriennes reprenaient vie, comme un visage devant la flamme. J'avais le sentiment qu'à travers chaque note des yeux bienveillants me regardaient. Je pensais à tous ces frères chantres qui m'avaient précédé ici ou ailleurs et qui, comme moi, s'étaient approchés de la flamme. Que n'avait-on songé plus tôt à chanter au Thoronet ? Là, il suffisait de laisser chanter le corps, de le mettre en prière et d'écouter ce que la voûte avait à dire pour retrouver la joie qui avait fait jaillir cette musique il y a mille cinq cents ans. Oui, cette musique, pourtant réputée austère, était en réalité infiniment joyeuse, jubilatoire même. J'y retrouvais cette même vie intérieure que j'avais maintes fois pressentie en écoutant les fleurs, cette même lumière qui traverse la création de part en part, sans jamais porter d'ombre parce qu'elle éclaire tout du dedans. Le monde n'était-il pas sorti des mains du Créateur dans la joie et l'amour ? Cela devait bien s'entendre quelque part ici-bas !

"Le chant grégorien est un chant épicé, haut en couleurs, qui donne le goût des choses."

Depuis ce temps-là, tant que je ne retrouve pas cette étincelle d'amour et de joie dans mon chant, tant que je ne retrouve pas cette lumière et ce sourire dans les mélodies grégoriennes, je remets mon ouvrage sur le métier, rabotant en moi toute aspérité, tout angle trop vif, tout obstacle, jusqu'à ce que puisse s'entendre à nouveau le rythme de cette parole et la couleur de ces chants qu'un copiste a, un jour, amoureusement plongés dans l'encre pour les rendre immortels. Je sais maintenant que chaque ornement de la voix, tel un ciseau de sculpteur, doit donner sa forme et sa place à chaque son. Le tempérament égal-itaire de nos orchestres modernes a tué nos mélodies grégoriennes parce qu'en égalisant le ton, il les a privées de leur couleur et empêche nos oreilles de les écouter vraiment. Mais tandis qu'une quinte juste devra sourdre de vos reins pour vous dresser vers le ciel, une quinte tempérée buttera et s'épuisera dans vos épaules et, certes, cela n'est pas indifférent ! Une tierce du mode de Fa ne se fera capiteuse que lorsque le Si (triton) sonnera juste ; si votre mode de Sol n'a pas la couleur du safran, la mélodie deviendra pâle et les mots s'évanouiront bientôt comme des spectres sans consistance, et vous aurez peut-être prié sur des fantômes. Lorsqu'un mode vous aura au contraire placé au bon endroit de vous-même, vous ne pourrez plus simplement dire « misericordia », vous prendrez vous-même la couleur de cette miséricorde. La miséricorde vous apparaîtra alors dans toute sa lumière, elle vous mettra le goût de Dieu en l'âme. Le chant grégorien est un chant épicé, haut en couleurs, qui donne le goût des choses.

À intervalle différent, humanité et spiritualité différentes ? La gamme égalitaire s'est en tout cas imposée dans une humanité qui se voulait égalitaire…

Quoi qu'il en soit, je tenais désormais pour certain que la substance des mots latins doit apparaître à fleur de neumes, en chaque mouvement de la voix ; que chaque souffle doit devenir phrase, que chaque intervalle doit libérer sa couleur. La parole n'est-elle pas là pour nommer des choses et nous les rendre présentes ? La puissance de la parole tient dans son pouvoir de présentifier les choses. Croyez-m'en : les gens qui ont composé ce chant grégorien étaient de grands poètes et de grands spirituels. Ils savaient rendre proches des choses lointaines, parler des mystères sans les éventer, toucher les cœurs sans ramollir les âmes. Leur secret, c'est qu'ils savaient regarder le monde avec l'admiration des enfants, aimer comme aiment les enfants, c'est-à-dire avec tout leur être. Ils regardaient la créature et voyaient le créateur ! Lorsqu'ils chantaient, c'était l'univers entier qui se mettait à chanter, ou plutôt, leur chant les faisait entrer dans la grande symphonie de l'univers ; ils ouvraient le ciel avec leurs voix. Sans doute les chantres n'atteignaient-ils pas tous à cet idéal, mais cet idéal existait et il était possible de le croiser au détour d'une liturgie.

"Leur secret, c'est qu'ils savaient regarder le monde avec l'admiration des enfants, aimer comme aiment les enfants, c'est-à-dire avec tout leur être."

Ainsi, tandis que le prêtre encensait l'autel et priait les anges de faire monter sa supplique vers Dieu, on pouvait entendre les chantres entonner le psaume : « Dirigatur oratio mea sicut incensum in conspectu tuo » que ma prière monte vers toi comme l'encens. Et l'encens qui montait vers le ciel devenait alors colonne de prière, perçant la voûte céleste et donnant à entendre les chœurs angéliques. Durant la procession des offrandes à la messe, alors que le prêtre invoquait : « donne-nous, par le mystère de cette eau et de ce vin de prendre part à la divinité de Celui qui a pris notre humanité », les chantres chantaient encore des psaumes, avec une science musicale et une puissance d'expression telles qu'il devait être bien difficile et à Dieu et aux hommes de rester insensible à leurs accents. Ainsi, au fil de ces longs versets sacrés, les chants donnaient à chacun d'entrer dans le mystère de ce divin commerce.

Il fallait bien que ces voix fussent franches et que les intervalles fussent justes pour que cette musique liturgique donnât à respirer ainsi le ciel ! Les manières des uns, les sentiments des autres, les faiblesses de tous étaient pris dans ce grand mouvement ascensionnel ; chacun se trouvait comme happé par le ciel, emporté par la beauté.

"Chacun se trouvait comme happé par le ciel, emporté par la beauté."

On m'avait appris que la musique adoucit les mœurs, « musica ars movet affectus », mais le Thoronet m'enseignait ici que le chant peut traverser les affects et transporter l'homme tout entier. Qu'ils m'apparaissaient pâles soudain ces chants modernes dont la douceur excessive ôte sa vigueur à l'âme sans pour autant l'ouvrir au mystère ! Les affects s'y replient sur eux-mêmes au lieu que d'être élevés, purifiés. Les réalités d'En- haut s'évaporent dans l'abstraction quand j'attends de les toucher. On y veut parler du mystère, l'expliquer, mais on ne met plus en présence. Comme s'il s'agissait d'une réalité transitoire, on laisse croire qu'il n'y avait de mystère que ce que l'on n'a pas encore su expliquer. Au contraire, le chant grégorien me faisait comprendre que la seule manière de parler du mystère était d'ouvrir au mystère, de mettre face à lui, sans chercher à l'épuiser. Non point que le mystère en lui-même eût à souffrir des mots, mais vouloir l'expliquer, n'est-ce pas déjà ne plus comprendre ce qu'est un mystère : une réalité dont on ne peut épuiser la compréhension ? Les mots. Les mots sont faits pour dire les choses, pour les faire parler. Saint Bernard souhaitait qu'il n'y eût rien à voir dans ses églises, pourvu que l'on puisse entendre. Entendre la Parole, l'écho du Verbe. Et les chantres au Thoronet n'avaient rien fait d'autre que de dire ces choses saintes, avec des sons suaves, des couleurs pures et des saveurs inédites, non pour les expliquer mais pour les rendre présentes, pour mettre en présence, telle une icône. Certes, la tentation pouvait être grande de faire de ces textes un prétexte à la musique, tant le son était beau ; mais au contraire, il fallait, ici plus qu'ailleurs encore, que les textes devinssent paroles mangeables, substances à toucher, dans la plus pure transparence. Parce que les sons en étaient divinement beaux, ces chants de psaumes devaient davantage faire entrer dans le sanctuaire, rapprocher de Dieu.

"Je comprenais mieux les autres musiques à mesure que je découvrais la mienne, j'acceptais mieux les différences à mesure que je trouvais ma joie dans ce qui me constitue."

Dès que je pus me glisser dans les pas de ces chantres, je compris que ce langage avait quelque chose d'universel. Ces couleurs, je les retrouvais partout dans le monde, cette parfaite transparence, je l'avais vue en d'autres chants ; cette façon de chanter, je l'avais rencontrée dans d'autres cultures ; ce lien vivant avec tout l'univers créé, je l'avais senti ailleurs ; ce corps de chant que je découvrais ici, je l'avais vu sous mille visages. Il m'apparaissait clairement que ce sentiment de fraternité me venait de quelque chose de donné et non d'une idée. Je comprenais mieux les autres musiques à mesure que je découvrais la mienne, j'acceptais mieux les différences à mesure que je trouvais ma joie dans ce qui me constitue. Et c'est ainsi que les chantres grégoriens, bien qu'ils n'aient sans doute jamais chanté que du latin, ressemblaient à tous les chantres de la terre !

Non, la foi dans le Christ ne dispensait pas d'une culture capable de la porter ; la prière requérait l'homme tout entier, le chant devait s'enraciner dans le corps, la parole devait être mangée. Avec bonheur.

Damien Poisblaud

 

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