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Réchauffement climatique ? James Lovelock n’est plus inquiet

Le personnage vaut la peine d’être connu. Inventeur prolifique et autodidacte maintenant âgé de 97 ans, le savant anglais James Lovelock est membre de la Royal Society depuis 1974, à laquelle il fut élu avec cette remarque :

« Lovelock a contribué de façon décisive à divers domaines de la science, dont l’étude de la transmission des infections respiratoires et des méthodes de stérilisation de l’air ; l’étude du rôle du calcium et de divers ions dans la coagulation sanguine ; les dommages infligés aux organismes vivants par la congélation, le dégel, les chocs thermiques ; les méthodes de congélation de petits animaux vivants ; de préparation du sperme pour l’insémination artificielle (…). Il a inventé une famille de détecteurs pour la chromatographie des gaz. Ses détecteurs à capture électronique sont les plus sensibles jamais réalisés et sont utilisés universellement dans les études sur la pollution. Il a à son actif de nombreuses inventions […] Son travail se caractérise par sa remarquable originalité, sa simplicité et son ingéniosité. »

Mais il s’est surtout distingué pour la formulation de son « Hypothèse Gaia ». Il y postule que la terre toute entière, biosphère comprise, peut être vue comme un organisme vivant qui s’adapte aux circonstances et rétablit, le cas échéant, son équilibre compromis.

Son approche est dépourvue d’idéologie et varie suivant les observations et les résultats scientifiques : sa prise de position par exemple en faveur du nucléaire (il est membre depuis 2004 du comité « Environmentalists for Nuclear Energy » – les verts pour le nucléaire), ses critiques de la dérive religieuse du mouvement vert[1], son soutien au fracking et son antipathie viscérale pour les éoliennes et les énergies renouvelables, auxquels s’ajoute maintenant son revirement quant au dogme du réchauffement climatique.

Etonnant pour un homme qui affirmait en 2008 qu’ « il ne poussera presque plus d'aliments en Europe. Vers 2040, des parties du désert du Sahara se seront étendues jusqu'au cœur de l'Europe. Il s'agit de Paris et même de régions aussi loin au nord que Berlin. »[2]  Et encore, dans une interview au Guardian en mars 2010 : « Même les meilleures démocraties admettent qu'à l'approche d'une guerre importante, la démocratie doit être suspendue provisoirement. Il me semble que le changement climatique est peut-être une chose aussi grave que la guerre. Il pourrait être nécessaire de suspendre la démocratie pour un certain temps. »[3] C'est donc à cet extrême qu'il a poussé ses raisonnements.  

Mais voilà qu'en juin 2012 il déclare au même Guardian « s’il y a au moins une chose que le fait d’être scientifique m’a enseignée, c’est qu’on ne peut jamais être sûr de rien. On ne sait jamais la vérité. On ne peut que l’approcher, en espérant en être un peu plus proche à chaque fois. On cerne la vérité de façon itérative. On ne la possède pas. » Peu à peu, il revient sur ses positions extrêmes. Il explique ainsi en septembre 2016 : « Je ne suis pas sûr que cette histoire de changement climatique ne soit pas entièrement une idiotie. Il suffit de regarder Singapour. Elle représente deux fois et demie le pire scénario possible pour le changement climatique, et c'est une des villes au monde où il est le plus désirable de vivre. »[4]

Nous reproduisons ici des extraits d’une interview donnée récemment au journal « Repubblica » (Rome).

Pendant des décennies, vous avez été le « docteur de la planète ». A l’heure actuelle, comment va Gaia ?

« Gaia aujourd’hui est une « old lady », une dame d’un certain âge, et elle se porte plus ou moins comme moi : nous sommes plutôt âgés (rire), mais nous nous en sortons bien. Bien sûr, ce que nous infligeons à la planète n’est pas du plus sage, et madame n’est plus aussi jeune que nous le croyions, mais je ne suis pas particulièrement inquiet. »

Il y a dix ans, vous écriviez dans votre livre La Révolte de Gaia que « d’ici à la fin du siècle, seule une poignée d’êtres humains aura survécu. » Vous étiez inquiet pour la terre, ou du moins pour l’humanité. Vous dites maintenant vous sentir tranquille. Le motif de ce changement ?

« Je suis un alarmiste repenti. A l’époque, j’étais convaincu que les émissions d’anhydride carbonique produit par les hommes auraient provoqué une telle hausse de température que la planète – et moins encore notre race – n’aurait pu la supporter. Voyez-vous, ma théorie sur Gaia repose sur l’idée que la biosphère est capable de s’autoréguler pour se maintenir en vie. Mais elle se fait vieille, avec ses 4 milliards d’années. J’ai toujours cru à sa capacité de résilience, de retrouver un équilibre propre sur de longues périodes. Mais dans l’immédiat ? J’observais la vieille dame, et je me disais : ok, une grippe peut constituer une gêne légère pour un adolescent, mais être fatale à un centenaire. De la même façon, je pensais que Gaia n’aurait pas supporté notre impact. Elle nous l’aurait fait payer, notre survie aurait été en jeu. »

Aujourd’hui vous nous dites : « pas de panique » ?

« Oui. »

Pourquoi ? Pendant onze mois consécutifs ont été enregistrées des températures record, on n’a pas vu de mois aussi chaud qu’août dernier, par exemple, depuis 136 ans.

« Voyez-vous, j’ai réalisé qu’il ne nous était pas encore possible de faire des prévisions au-delà des huit ou dix prochaines années : les choses changent trop vite pour qu’on puisse s’en faire une idée à moyen ou à long terme. Si mes propres prévisions avaient été correctes, nous serions déjà morts. Cependant j’ai dû constater avec surprise que, depuis la sortie de mon livre, la température n’a pas varié beaucoup. Je ne pense pas que nous courrions de réel danger à l’heure actuelle. Mais si nous rendons Gaia malade, les effets pourraient se faire ressentir d’ici 3000 ans. Peut-être alors arrivera la « révolte », et à ce moment là nous devrons entreprendre quelque chose. J’ai confiance, nous serons à la hauteur du défi : nous sommes les animaux les plus résistants. »

Vous dites que la terre tombe malade de notre façon de la traiter. En faisons nous assez pour éviter cela ? Que pensez-vous par exemple de la COP21 (l’accord de Paris sur le climat signé en décembre 2015) ?

« Pour éviter que la terre n’atteigne une température insoutenable, il est nécessaire de réduire les émissions de gaz à effet de serre. Je crois que nous allons dans la bonne direction, là encore je ne suis pas inquiet outre mesure. Je suis vraiment impressionné par l’accord de Paris. Il montre que nous sommes capables de prendre au sérieux la question du climat. L’engagement de tant de nations, en particulier des « gros pollueurs » comme les USA et la Chine, rend ce pacte réellement global. C’est un pas sans précédent, qui va dans la bonne direction. Mais je vous préviens tout de suite : aucun pas ne sera suivi d’effets réels si chacun de nous ne révolutionne pas son comportement, par exemple en choisissant de marcher plutôt que de polluer. »

Les problèmes énergétiques contemporains sont-ils les mêmes que ceux d’hier ? Vous affirmez que la révolution industrielle a marqué le début d’une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène[5]. Nous entrons dans une nouvelle ère industrielle, l’ère « tech » : quel impact aura-t-elle sur Gaia ?

« Le nouveau système de production et de consommation, les machines qui se conduisent d’elles-mêmes, le tournant technologique, auront bien plus d’impact sur nous que sur la planète. Mon inquiétude est celle-ci : que nous cessions de faire fonctionner nos intelligences pour tout déléguer aux ordinateurs, et j’ai bien peur que les machines ne nous « prennent le travail ». Mais d’un point de vue climatique, je ne vois pas se profiler de tournant comparable à la révolution industrielle d’il y a trois cents ans. L’invention de la machine à vapeur a redéfini notre rapport à la terre, nous projetant dans une nouvelle ère géologique, l’Anthropocène justement. Ainsi, tout comme les premières formes de vie avaient appris à utiliser l’énergie du soleil pour produire de l’oxygène – et ce tournant a conditionné toute la suite -, l’homme de la même façon a été le premier animal à utiliser l’énergie solaire pour recueillir, conserver et utiliser de l’information. Voilà le tournant crucial qui conditionnera tout le reste. »

Source : Francesca de Benedetti, James Lovelock : "Dieci anni fa ero certo che le emissioni di CO2 e il global warming non ci avrebbero dato scampo" Rebubblica, 02/10/2016

 

 


[1] « Ce qui se passe pour l’instant, c’est que la religion verte est en train de prendre la relève de la religion chrétienne. Je ne crois pas que les gens s’en rendent compte, mais ils ont hérité de toutes sortes de termes utilisés par la religion. Les verts utilisent la culpabilité. Cela montre juste combien les verts sont religieux. Vous ne pouvez pas gagner les gens en disant qu’ils sont coupables de rejeter du gaz carbonique dans l’atmosphère.» Interview au Toronto Sun, juin 2013, lien: http://www.torontosun.com/2012/06/22/green-drivel.

[2] http://www.dailymail.co.uk/pages/live/articles/news/news.html?in_article_id=541748&in_page_id=1770

[3] http://www.guardian.co.uk/science/2010/mar/29/james-lovelock-climate-change

[4] https://www.theguardian.com/environment/2016/sep/30/james-lovelock-interview-by-end-of-century-robots-will-have-taken-over

[5] Nouvelle ère géologique faisant suite à l’Holocène, définie officiellement par 35 représentants de l’Union Internationale des Sciences Géologiques réunis en congrès à Durban (Afrique du Sud) en août dernier. Son point de départ, qui doit être universellement détectable dans les strates géologiques terrestres, a été fixé à 1945, moment où les premiers essais nucléaires impriment la marque de l’activité humaine dans la structure même de la planète.

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