Home > Musique, Danse > Moving with Pina

Sur scène, il y a une chaise. Deux paires d'escarpins à talons hauts.

Une femme apparaît, vêtue d'une longue robe bustier rouge. Elle prend place sur la chaise.

« Savez-vous pourquoi je suis restée 20 ans à Wuppertal, moi qui suis… Romaine ?

Pour le regard de Pina. Pour ce regard qui voyait tout, qui sentait tout… »

Malicieuse et pétillante, dans un allemand au fort accent italien, Cristiana Morganti évoque quelques souvenirs. Puis, elle s'élance… La danse transfigure littéralement cette femme dont l'âge et le physique sont bien loin des critères de perfection usuels. Il semble que chaque mouvement jaillit de l'intérieur de sa personne. Tout est jubilation, enfance, liberté…

Et tout cela est contagieux. Il y a en écho comme une vibration, une danse qui naît à l'intérieur du spectateur…

Une exposition en hommage à Pina Bausch

Le musée Martin-Gropius-Bau à Berlin héberge actuellement une exposition en hommage à la célèbre chorégraphe allemande Pina Bausch (1940 – 2009), pionnière du « Tanztheater » (théâtre dansé) moderne. L'originalité de l'exposition est de proposer au public non seulement des objets, photographies et vidéos, mais aussi une expérience de l'œuvre de Pina Bausch. En effet, au centre de l'exposition se trouve une reconstitution du « Lichtburg », la salle de répétition mythique de la compagnie de danse à Wuppertal. Divers ateliers y sont proposés par des danseurs de la compagnie, permettant à un large public de découvrir la joie du mouvement. Parmi les spectacles programmés, il y a l'incroyable performance « Moving with Pina », de Cristiana Morganti, un hommage intime et vivant à la célèbre chorégraphe.

"Mes danseurs ne sont pas des danseurs. Ce sont des personnes qui dansent."

Cristiana Morganti évoque une répétition particulièrement mémorable. Non sans humour, à grand renfort de gestes presque caricaturaux, elle tente d'introduire le public dans la difficulté des mouvements que Pina Bausch exigeait d'elle: un enchaînement de pirouettes couplées à des mouvements amples et compliqués des bras et du buste. Instinctivement, la danseuse tentait alors de préserver l'équilibre précaire en écartant les pieds au sol. Pina la reprit, lui demandant de veiller à ce que ses jambes restent le plus serrées possible. A la danseuse, qui ne comprenait pas le sens de cette requête contraignante: « Tu vois, lorsque les jambes sont serrées, ton corps ne possède qu'un point d'appui très restreint au sol. L'équilibre est fragile. Il peut alors se passer beaucoup de choses. C'est vivant! C'est justement dans cette fragilité que réside toute la beauté du mouvement. Alors que si tu es bien stable sur tes deux pieds, c'est ennuyeux… »

Cristina Morganti dans la performance Moving with Pina en 2010 (source)
 

Le sacre du printemps met en scène une dizaine de jeunes filles qui dansent au lever du jour, sachant que l'une d'entre elles sera livrée en sacrifice au coucher du soleil. Cristiana Morganti raconte ce ballet de l'intérieur. Elle nous livre son expérience intime, évoquant les émotions qui naissent et grandissent en chaque danseur au fil de la chorégraphie: la tension qui monte, l'attirance et la curiosité qui côtoient la peur, l'épuisement et le désespoir… Pour illustrer son propos, elle montre un extrait de l'œuvre. Les mouvements sont violents. Dans le ballet original, ils sont répétés inlassablement par les danseuses groupées, accolées les unes aux autres.

« Il n'y a qu'à obéir. Il suffit de suivre les mouvements. C'est tout. Vous voyez, quand je fais ce geste (elle se frappe le flanc avec son coude droit): je ne fais pas semblant, je me frappe réellement! Ainsi, ce sont les mouvements de la chorégraphie qui me guident, qui s'emparent de ma personne, engendrant peu à peu en moi l'émotion requise, l'émotion que je transmets aux spectateurs. C'est une émotion vraie. Il n'y a pas besoin de jouer la comédie. En effet, je n'ai pas à faire semblant d'être désespérée: je SUIS désespérée. Et je n'ai pas à faire semblant non plus d'être angoissée. Je SUIS angoissée. C'est une expérience incroyable pour le danseur d'être ainsi saisi, entraîné par le mouvement. »

Pina Bausch et ses danseurs le 30 janvier 2009, Wiesenland (Photo : Raphael Labbé)
 

« A tel moment de la chorégraphie, je suis à chaque fois complètement épuisée. Et c'est précisément à ce moment-là qu'il me faut sauter dans les bras de mon partenaire. Un saut compliqué, technique. Et Pina impose encore des difficultés supplémentaires… Je ne sais jamais si je vais y parvenir… C'est une angoisse réelle. La chorégraphie m'entraîne au-delà de moi-même. Vers une vérité plus grande. »

Selon Cristiana Morganti, le Sacre du Printemps, avec ses mouvements crus et presque brutaux, est beau mais "pas décoratif". Une beauté qui émane précisément de la vérité de ce qu'expriment ces danseurs.

Création

A travers une merveilleuse alternance de confidences racontées et dansées, le public est introduit au cœur même du processus créateur de Pina Bausch. On pourrait s'imaginer que le travail des danseurs consiste uniquement à reproduire aveuglément une chorégraphie aboutie, à se couler dans un rôle déjà pensé et défini. Bien au contraire, ils sont invités à la racine même du travail de création, dans un dialogue très personnel avec Pina. Cristiana Morganti se saisit de son cahier de notes et se met à nous lire des consignes que la chorégraphe donnait à ses danseurs, questions qu'elle a sélectionnées parmi des milliers d'autres. « De petits gestes pour un grand chagrin ». « Ecrivez votre prénom avec votre nez ».

« Pina n'expliquait jamais ses questions. Elle aimait les malentendus. Elle nous laissait libres dans notre interprétation. »

« J'étais toujours surprise par les choix de Pina. Tu pouvais être en train de t'échauffer, de faire des petits mouvements de rien du tout. Puis tu réalisais que la caméra filmait déjà. Alors, tu t'élançais dans de grandes interprétations, de grandes "réponses chorégraphiées", avec beaucoup de zèle et d'application. Et finalement, Pina choisissait les petits mouvements apparemment sans éclat et sans importance que tu avais esquissés sans y prêter attention. »

« Pina était toujours très diplomate. Elle ne disait jamais: "Oh, que c'est vilain!" ou "Mais non, ça ne va pas du tout!" Elle disait plutôt: "Intéressant. Mais… on n'en a pas besoin, tu ne crois pas?" Et toi, tu ne pouvais que reconnaître que "non, on n'en a vraiment pas besoin!" »

« Ce qui intéressait Pina, ce n'était pas le mouvement en soi. C'était l'intention avec laquelle tu réalisais le mouvement. Il fallait que ce soit vrai… »

Moving with Pina

Comme la performance est bien nommée! Durant tout le spectacle, Cristiana Morganti est seule sur scène. Et pourtant, il y a la présence omniprésente de Pina. Le regard de la chorégraphe sur sa danseuse.

Qu'elle danse ou qu'elle raconte, cette femme est belle. Il ne s'agit nullement d'une perfection extérieure, étriquée, mais au contraire d'une grande liberté… Elle est simplement elle-même. C'est cela qui est beau. Au milieu de la pièce, elle a un trou de mémoire. Avec une grande simplicité (et beaucoup d'humour!) elle ne tente aucunement de s'en cacher. Au contraire, elle intègre ce "faux-pas" à son spectacle. Et ce qui aurait pu être une faiblesse, un défaut devient un témoignage de beauté.

 

Plus d'informations sur l'Exposition Pina Bausch

Vous aimerez aussi
Le Béjart Ballet danse sur Queen et Mozart
Orphée et Eurydice, dansé et raconté par Camille de Bellefon
Quand des adolescents se découvrent hommes et femmes… en dansant !
« Dansez, dansez, sinon nous sommes perdus ! »