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Le jeûne en médecine : atout ou arnaque?

Par le Dr Pascale Della Santa. L’impact potentiellement favorable ou délétère de la pratique du jeûne sur la santé a été le thème de la 29e journée genevoise de nutrition clinique et diétothérapie[1] qui s’est tenue au sein des Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG) le 23 mars dernier. 

Lors de cette journée, le Prof. C. Pichard[2] souligne que le jeûne est une tradition universellement répandue, qu’il y a un lien fondamental entre alimentation et religion, avec, dans certaines régions du monde, une influence considérable de celle-ci sur les comportements alimentaires. Toutefois il note, en Occident, une augmentation de la pratique du jeûne non religieux, peut-être en réaction à une consommation alimentaire devenue souvent excessive.

Le Prof. A. Dulloo[3] se penche sur les mécanismes physiologiques de l’organisme humain lors du jeûne (correspondant à l’absence d’apport nutritif, notamment de glucose). Le cerveau, les reins et les globules rouges ont un besoin constant de glucose. Dès lors, lorsque le jeûne apparaît (en général, entre 3h et 8h du matin), notre corps utilise graisses et protéines pour fabriquer à la fois du glucose et des corps cétoniques, le cerveau apprenant à utiliser aussi ces derniers comme carburant. Par les nombreuses issues fatales de grévistes de la faim, nous savons néanmoins que ce mécanisme connaît une limite : un être humain de poids normal ne peut survivre plus de 40 à 70 jours à un jeûne complet (apport en eau uniquement), car une fois la que la masse grasse a disparu, la destruction protéique s’effectue très rapidement. C’est ainsi qu’une personne obèse peut en revanche survivre à ce type de jeûne plus de 300 jours.

Un article de revue de A. Persynaki[4], analysant les effets métaboliques du jeûne, distingue le jeûne continu (plusieurs jours consécutifs) du jeûne intermittent (une ou plusieurs fois par semaine ou encore jeûne et rupture de celui-ci au cours des 24h, comme lors du Ramadan). Quel que soit le type de jeûne, les expériences faites sur les animaux (souris et rats) sont plutôt réjouissantes : baisse du poids, de la glycémie, du cholestérol et meilleure sensibilité à l’insuline. Toutefois, même si les études sur les êtres humains actuellement disponibles semblent aller dans le même sens, elles manquent de précision pour pouvoir tirer des conclusions valables du point de vue scientifique.

Mais par quels mécanismes moléculaires le jeûne peut-il apporter un bénéfice pour la santé de l’individu ? Le Prof. E. Fontaine[5] évoque l’influence de la restriction calorique sur le stress oxydatif (causé par les radicaux libres, eux-mêmes générés par la consommation d’oxygène au niveau mitochondrial et nécessaire à la production d’énergie). Chez la souris par exemple, la production de radicaux libres diminue lors de restriction calorique. Cependant, l’homme a, par rapport à la souris, un niveau de stress oxydatif très bas, ce qui lui permet de vivre plus longtemps ; on ne sait pas encore s’il peut être diminué davantage (par exemple par la restriction calorique) et si cela peut avoir un impact sur sa longévité. Le Prof. E. Fontaine souligne que certains titres d’articles scientifiques sur la question sont ambigus (le titre évoque un bénéfice du jeûne sur la santé alors que le contenu de l’article dit le contraire) « tellement on a envie d’y croire ». Il conseille dès lors de lire de tels articles dans leur intégralité pour pouvoir tirer soi-même ses propres conclusions.

Le Dr F. Wilhelmi de Toledo[6] parle de la mise en pratique du jeûne au sein de deux cliniques spécialisées dont elle s’occupe en Allemagne et en Espagne. Les jeûneurs reçoivent des jus de fruits et des bouillons de légumes (env. 250kcal/j) durant 6 à 16 jours qui sont suivis de 4 jours de renutrition progressive. Des temps de méditation/prière et de sport font également partie du programme. Elle dit que les personnes qui vivent une telle expérience de jeûne s’en trouvent renouvelées, se sentent mieux au point que 60% d’entre elles séjournent plus d’une fois à la clinique. Elle mentionne également  les travaux de recherche de V. Longo et de M. Mattson aux USA selon lesquels le jeûne favoriserait l’entrée des cellules dans un processus de réparation et de régénération cellulaire qui augmenterait la résistance cellulaire aux différents stress chimiques et thermiques et donc la longévité de l’individu.  Le Dr Wilhelmi rappelle qu’il existe toutefois plusieurs contre-indications au jeûne : la cachexie (maigreur pathologique), l’anorexie, l’athérosclérose avancée, l’insuffisance rénale ou hépatique, les traitements médicamenteux trop importants, le décollement de rétine (le jeûne abaisse la pression intraoculaire) et les antécédents de crise de goutte (le jeûne augmente le taux d’acide urique). Il peut même y avoir, durant le jeûne, la survenue d’arythmies cardiaques qui nécessitent une surveillance hospitalière, en général pendant 24 heures.

L’âge et les situations de stress métabolique sont également des facteurs d’intolérance au jeûne comme le souligne le Prof. S. Schneider[7]. En effet, lors du jeûne, une personne de plus de 65 ans perdra beaucoup plus facilement sa masse maigre (musculaire) qu’une personne plus jeune et aura plus de mal à la récupérer lors de la renutrition (et l’on sait qu’une masse maigre basse augmente la durée des hospitalisations).

Enfin, le Prof. B. Raynard[8] évoque la question du bénéfice de la restriction calorique dans le traitement du cancer. Les différentes études sur la question montre des résultats divergents : dans certains types de cancer, le jeûne semble favoriser une meilleure réponse à la chimiothérapie mais dans d’autre cas, il semble produire l’effet inverse. Les données actuelles ne permettent donc pas de recommander le jeûne à un patient cancéreux, ce d’autant plus qu’on sait qu’un obèse qui a maigri à cause de son cancer a une médiane de survie divisée par deux ! Néanmoins, face à un patient qui souhaite absolument jeûner pour mieux soigner son cancer, le médecin, après lui avoir fait part des connaissances scientifiques actuelles, se doit de trouver un point d’entente avec lui,  car, comme le souligne le Prof. B. Raynard, si le médecin est expert en traitements, le patient est l’expert de sa propre vie et lui donne son sens.

Au cours du débat qui a clôturé la journée, au vu des nombreuses incertitudes qui demeurent sur la question de l’effet du jeûne sur la santé, le Prof. E. Fontaine rappelle toutefois l’importance de l’effet placebo, connu et accepté par la communauté médicale : nombreuses sont les actions que l’on peut faire et qui, du moment qu’on leur accorde un pouvoir potentiel, qu’on est convaincu qu’elles nous font du bien, vont nous permettre de nous sentir mieux, qu’il s’agisse du jeûne ou d’autre chose.

Les bénéfices d’un jeûne sont donc encore difficiles à appréhender en médecine, spécialement chez les patients souffrant de cancer. Néanmoins, ses bénéfices spirituels sont universellement reconnus, alors que ceux qui n’ont pas de contre-indications à le mettre en pratique ne s’en privent pas !

 


[1] https://www.e-

log.ch/app/static/documents/unternehmung/44/bildungsangebote/354/NutrJourn2017Progr.pdf

 

[2] Médecin responsable de l’unité de nutrition, HUG, Genève, Suisse

 

[3] Département de médecine et physiologie, Université de Fribourg, Suisse

 

[4] Persynaki A, Karras S, Pichard C. Unraveling the metabolic health benefits of fasting related to religious beliefs: A narrative review. Nutrition. 2017 Mar;35:14-20. doi: 10.1016/j.nut.2016.10.005. Epub 2016 Oct 14.

[5] INSERM U1055-LBFA, Université Grenoble Alpes, France

[6] Klinik Buchinger Wilhelmi, Überligen, Allemagne

[7] Service de gastro-entérologie et hépatologie, CHU de Nice, Hôpital de l’Archet, Nice, France

[8] Unité Transversale de Diététique et de Nutrition, Département des soins de support, Institut Gustave Roussy, Villejuif, France

 

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