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Dossier Adrienne von Speyr (4) : Adrienne et saint Jean

« Et Jean apprend à connaître le Fils de Dieu comme son Seigneur et son ami, et tout ce qu'il y a d'humain et d'amical chez le Seigneur lui ouvre des perspectives sur le surnaturel, le divin, l'amour du Fils pour le Père, le Dieu trinitaire ».

Convertie du protestantisme le jour de la Toussaint, Adrienne von Speyr a reçu le charisme de voir et de décrire l’attitude intérieure des saints, à la fois leur attitude de prière et leur attitude de confession. Elle nous fait comprendre leurs combats, leurs tentations, leur recherche, au fil des choix qui jalonnent leur vie. Adrienne nous fait entrer dans la « figure théologique » unique de chacun, dans sa mission. Elle ne s’intéresse pas aux exploits extérieurs ou surnaturels des saints, à la perfection humaine ou spirituelle, mais à leur humanité, à leur attitude devant Dieu et à leurs amitiés. L’attitude des saints est une école simple et attrayante pour revivifier la vie de prière. Ce qui frappe est justement la diversité et l’unicité du chemin de chacun. 

1. Les constellations

Adrienne perçoit aussi les familles spirituelles qui constituent l’Eglise. Dans son ouvrage Le filet du pêcheur, elle commente la parabole de la pêche miraculeuse et le chiffre 153 qui représente, pour l’évangéliste Saint Jean, la communion de l’Eglise. Adrienne décrit ainsi des « constellations de saints » qui forment chaque fois le nombre 153. Les chiffres de 1 à 10 représentent la divinité (à part le 5 pour Marie) et ensuite chaque chiffre correspond à un saint. Adrienne enseigne à travers ces jeux de chiffres et ces équations qui forment chaque fois le nombre 153 que l’homme ne peut réaliser sa propre mission comme un exploit individualiste, mais qu’il dépend ontologiquement des amis et de la communauté que Dieu lui donne. L’appartenance à Dieu passe par l’appartenance reconnue à une famille concrète, car l’Eglise est une communion de personnes et de charismes. La sainteté est toujours féconde et fait naître des fils et des filles, des  familles spirituelles, qui chaque fois forment le nombre ecclésial 153. Ces familles ont chacune un nombre premier ou fondateur et des liens personnels d’amitié fondés sur une mission commune ou complémentaire. Chaque saint reçoit ainsi un nombre qui le symbolise. Il ne s’agit pas de cabale ou d’ésotérisme mais d’une façon imagée de montrer les liens qui unissent les personnes dans l’Eglise. La constellation jésuite commence le nombre premier 11 qui représente Saint Ignace (11, car c’est le 1 individu homme, devant le Dieu 1). Saint François d’Assise a le numéro 17 (Dieu 1 répandu dans les 7 charismes de l’Esprit), le saint curé d’Ars porte le 19 (le mystère du Dieu 1, redécouvert dans le 9 de la confession) Saint Paul a lui le chiffre 13 ( le Dieu unique de l’Ancien Testament s’ouvrant sur la révélation trinitaire du Nouveau Testament).

Pour Adrienne, on ne peut comprendre une personne sans ses relations qui forgent sa personnalité et donnent sens à sa vie. Plus une personne vit en Dieu, plus elle vit profondément l’ouverture du coeur et la communion. Le modèle pour Adrienne est bien sûr Jésus dont les relations trinitaires et humaines font partie de son être et donc de la Révélation. Chaque homme a un réseau de relations qui malheureusement restent souvent assez extérieures, le Christ, Lui, vit les relations au niveau de l’être. Il est « relation subsistante » et nous fait découvrir que le mystère de l’être est communion. Il a une relation de confiance absolue avec son Père, et son obéissance ne fait qu’un avec son amour.

Le rejet du culte des saints par les protestants vient sans doute d’une présentation de la sainteté comme quelque chose de magique ou le fruit d’un exploit humain. Adrienne dépasse l’individualisme ambiant pour montrer le lien entre sainteté et communion.

Le mot constellation pour parler de la communion des saints est révélateur : l’amitié est une réalité objective, entre ciel et terre, qui éclaire le sens de la vie et la place de chacun dans une unité ouverte à l’ensemble du cosmos. L’amitié est connexe à la foi : Le Christ s’incarne pour nous rendre participants des relations trinitaires. Le Christ fait naître des amitiés et construit son Royaume à partir de ces préférences. Adrienne souligne que l’amitié de Marie et Jean précède et inaugure l’Eglise et en donne le sens : 

« C'est (le Christ) qui a décidé que Marie et Jean se rencontrent à la Croix. Les deux se trouvent là dans la plus stricte obéissance. Et maintenant, le Fils confie sa Mère à l'Eglise de l'amour et non à l'Eglise ministérielle. L'Eglise de l'amour précède toujours de quelques pas ou de quelques lieues l'Eglise ministérielle. L'Eglise de l'amour se porte garante de la vitalité permanente de l'Eglise ministérielle et de la permanence en elle de l'Esprit. Dans cette nouvelle relation, Marie et Jean restent dans une disponibilité qui, tout d’abord, n'est donnée que par le Seigneur et approuvée par lui, et acceptée seulement après coup par l'Eglise. Il y a pour l'Eglise une certaine possibilité d'être stimulée et vivifiée qui se produit dans l'esprit de Marie et de Jean, et à partir de là, elle se propage sans jamais s’épuiser et elle est reçue ensuite par le reste de l'Eglise 1)Mystique objective, p. 487-488. ». 

2. Saint Jean, le disciple bien-aimé

Adrienne place sa communauté et sa maison d’édition sous le patronage de Saint Jean, le disciple bien-aimé. Dès sa conversion, elle vit une intimité particulière avec Saint Jean et commence à dicter les commentaires des écrits de Saint Jean, d’abord l’Apocalypse, puis le long et très riche commentaire de l’Evangile, en huit volumes, et enfin, le commentaire de ses Lettres. C’est sans doute l’oeuvre majeure d’Adrienne. Ces commentaires, verset par verset, sont une oeuvre unique et d’une grande profondeur théologique, car il ne s’agit pas d’une exégèse ou d’une herméneutique, mais d’une vraie rencontre avec Saint Jean. Le charisme d’Adrienne est, d’une certaine manière, un mariage entre la théologie de Saint Jean et la spiritualité de Saint Ignace. 

Si l’Evangile de Jean, comme ses Lettres, commencent par la mention « Au commencement », c’est parce que Jean est d’une certaine façon « le modèle originaire » de l’apôtre. « Tout ce qu’il entend, voit et contemple est toujours déjà interprété dans l’amour 2)Katolischenbriefe II, p. 10. » qui est l’origine, le commencement de tout, la source de la Bonne Nouvelle. 

Jean est le disciple préféré, il est le premier à reconnaître le Christ sur les bords du Jourdain, le premier à la Croix et au tombeau, le seul à contempler les visions de l’Apocalypse. Son « ministère de l’amour » révèle le sens du ministère de Pierre et des autres disciples. Pour Adrienne, Jean est l’amour :  

« Sa relation au Seigneur, leur amour réciproque, sont si uniques et si beaux que toutes les paroles qu’on pourrait utiliser ici ne seraient pas à la hauteur et sonneraient faux. C’est la relation la plus pure entre maître et disciple, entre un homme et un jeune homme, un amour en quelque sorte tendre, passionné, mais aussi encore héroïque. Au fond, Jean ne comprend pas non plus le Seigneur, mais il l’aime par-dessus tout et il ne veut rien analyser dans l’amour : si le Seigneur le fait, c’est bien. Il irait dans le feu pour le Seigneur. Il est l’amour humain que le Père a offert au Fils dans le monde, un pur cadeau. Quelque chose de gratuit 3)Journal 806. ».

Il n’y a pas opposition mais analogie et correspondance entre l’amitié humaine et la Révélation Trinitaire. La préférence du Christ pour Jean est une expérience « charnelle » des relations intra-trinitaire. Pour Adrienne von Speyr, sans cette expérience d’une préférence humaine et d’une intimité des coeurs, la Trinité demeurerait un dogme intellectuel abstrait : 

« Et Jean apprend à connaître le Fils de Dieu comme son Seigneur et son ami, et tout ce qu'il y a d'humain et d'amical chez le Seigneur lui ouvre des perspectives sur le surnaturel, le divin, l'amour du Fils pour le Père, le Dieu trinitaire. Le Seigneur, aussi bien que Jean, se sert de l'amour naturel pour faire voir l'amour divin, pour expliquer combien le Père a aimé les hommes lors de la Création, combien il les aime lorsqu'il envoie le Fils, au point qu'il leur enseigne l'amour par son propre amour. Pour Jean, le Seigneur est à la fois un ami et Dieu, il reconnait donc dans l'ami le divin, et dans le divin l'amitié. Et le Seigneur se sert de cette amitié pour ouvrir Jean de toutes parts et lui dispenser la plus haute vue sur l'amour de Dieu jamais accordée à un humain. Mais comme cette vue peut sans cesse découler de l'amitié, elle ne court jamais le risque de devenir intellectuelle, extravagante, étrange. Elle garde tout son naturel, même dans les ravissements suprêmes ». (…) Et il aime aussi Dieu le Père pour lui avoir donné un ami en son Fils. Pas seulement un modèle, pas seulement un Maître, pas seulement un Seigneur et Dieu, mais l'ami intime. Pas seulement celui qui est partout le plus grand, mais aussi celui avec qui l'on peut tout partager dans la simplicité du cœur. Il aime le Fils, qui nous apprend comment travailler pour Dieu, mais aussi comment se reposer en Dieu; comment adorer Dieu, mais aussi comment aimer son prochain ; comment recevoir de Dieu la foi, mais aussi comment donner cette foi à Dieu dans l'action de grâces ; et même comment accepter des mains du Père le don de son Fils, et comment, dans l'amertume de la crucifixion, rendre le Fils au Père 4)Le Verbe se fait chair, p. 7-8. ».

L’amour de Jean est un abandon total et confiant dans les mains du Seigneur qui ne cesse de dilater le coeur de son ami. Cette dilatation introduit Saint Jean dans le «toujours-plus» de l’amour trinitaire : « Etant celui qui connaît l'amour du Seigneur, Jean est aussi celui qui connaît particulièrement son toujours-plus. Celui-ci est, premièrement, le toujours-plus des relations entre les deux amis, le Christ et Jean. Deuxièmement, c'est le toujours-plus ressenti par Jean dans la prière et la prédication. Et troisièmement, le toujours-plus révélé dans la vision de l’Apocalypse 5)Apocalypse ? ».

Autrement dit, l’amitié du Seigneur introduit Saint Jean dans une mission toujours plus grande, belle et exigeante. L’amitié ouvre un horizon toujours plus vaste, elle n’est jamais exclusive mais conduit à l’adoration : 

« Que Jean offre son amitié aux autres apôtres, qu'il aime son prochain, qu'il rencontre quelqu'un, il sent toujours combien le Seigneur l'aime et que cet amour du Seigneur n'a pas le droit de s'arrêter à lui, que lui-même doit servir au Seigneur d'exemple pour les hommes, pour toute forme d'amour. Et là encore, il n'y a aucune contrainte. Cela va de soi, c'est tellement naturel, que dans le même esprit, Jean passe de l'amitié à l'adoration ; en tant qu'adoration, il est ami ; en tant qu'ami, il adore. Cela d'une manière qui serait impossible chez les hommes, mais qui est la condition pour que le Seigneur puisse offrir à Jean son amitié et que celui-ci n'en abuse pas. C'est la manifestation d'une délicatesse infinie et virile, d'un respect dans l'amour. Ainsi en est- il du premier toujours-plus qui résulte du contact avec le Seigneur et forme un nouvel arrière-plan sur lequel la figure humaine du Seigneur se détache, faisant ressortir plus clairement son contour 6)Le Verbe s’est fait chair, I, p. 12. ». 

3. La mission de Jean

Jean est le premier disciples à suivre le Christ (Jn 1, 35), cela lui donne une place d’archétype parmi les saints. Chaque mission a une couleur unique, mais avant de commenter les étapes clés de sa vocation, Adrienne fait remarquer que l’amour préférentiel pour Jean révèle que la mission n’est pas d’abord une « tâche » ou une fonction, mais un don gratuit :

« L'apôtre Jean fait partie de cette suite, il est le premier appelé, parce qu'il est l'amour. Il n'est ni vocation, ni choix, ni fonction aucune qui ne reposent sur le fondement déjà établi de l'amour. Ainsi en est-il partout dans l'Eglise catholique. Les disciples suivent le Seigneur sans qu'il soit dit où, ni jusqu'où, ni jusqu'à quand. C'est un engagement simple, pour toujours 7)Le verbe se fait chair II, p. 19. ». 

Adrienne reconnaît Saint Jean comme l’inspirateur, avec Saint Ignace, de son oeuvre et de sa mission de fondatrice. En nous appuyant sur les commentaires d’Adrienne nous allons donc suivre la vocation de Jean qui repose sa tête sur le coeur du Christ, qui reçoit le testament du Christ à la Croix, qui a pour mission de « demeurer dans l’amour » et de contempler les visions de l’Apocalypse.

3.1. Reposer sa tête sur le cœur du Christ

Le rapport entre Jean et Jésus est tout autre que celui des disciples, en particulier au moment de la Passion. Jean ne parle pas explicitement de l’Institution de l’Eucharistie au dernier repas. Il en donne plutôt le sens et le « contenu » par le récit des gestes de tendresse du Christ qui lave de ses mains les pieds de ses amis et laisse Jean reposer sa tête sur son coeur. Adrienne explique le sens de la place privilégiée de Jean : 

 « (…) Le Seigneur consent à cette manière d'exprimer l'amour, pour que tous les autres y reconnaissent l'amour. Il ne les serre pas tous l'un après l'autre dans ses bras. Il confère un ministère d'amour, ministère assez souvent difficile à comprendre et qui n'est perceptible qu'à bien peu, parce que fréquemment il n'agit pas de façon extérieure. Pour être aperçu et compris, il a lui-même besoin de l'amour. Jean est ici en même temps le premier prêtre et comme tel, un encouragement à l'amour. Il fait voir que le ministère sacerdotal n'exclut pas du tout le ministère d'amour, que l'amour en est plutôt l'âme. Aussi longtemps qu'un prêtre n'aurait pas le courage de poser sa tête sur la poitrine du Seigneur, son amour ne serait pas encore pleinement donné. Ce que Jean représente de façon exemplaire, c'est l'abandon total dans l'amour, le repos dans l'amour, dans un amour qui ne se préoccupe plus uniquement d'agir et d'exiger, mais qui pour une fois n'est qu'amour et repose comme amour 8)Le discours d’adieu, p. 62-64. ». 

Toute la mission de Jean découle de cette expérience d’être préféré, d’être aimé, de communier avec son ami dans une intimité qui intègre leurs missions respectives et leur joie d’être ensemble.

Saint Pierre reconnaît la mission de Saint Jean et le mandate pour demander au Christ qui sera le traître. Jean est ainsi entre l’Eglise et le Seigneur. Adrienne von Speyr compare cette situation de Jean qui interroge le Seigneur, à la vie contemplative qui dialogue et prie le Seigneur au nom de toute l’Eglise, car tout doit passer dans l’amour : 

« Le dialogue d'une personne aimante avec le Seigneur ne peut plus être un entretien privé, car l'amour la poussera à renoncer de plus en plus à ses droits pour devenir un instrument du Seigneur et de l'Eglise. Il conformera de plus en plus ses pensées et ses soucis aux pensées et aux soucis du Seigneur et de l'Eglise. L'Eglise laissera, il est vrai, toute liberté à ceux qui aiment, quant à la manière de formuler leur prière et leurs questions, sous l'impulsion de leur amour. Toutefois elle s'adresse aux âmes aimantes, qui de tout temps appuient leur tête sur la poitrine du Seigneur 9)Ibidem, p. 65-66. ».

3. 2. Le disciple présent à la croix

A la Croix, Jean est le seul disciple, il reçoit une double mission : celle d’accueillir Marie chez lui, comme sa mère et celle de se tenir au pied de l’humanité crucifiée. 

Jean a pour mission de protéger Marie, de protéger sa vulnérabilité, car Marie a tout perdu, de protéger son silence qui contemple le mystère de la rédemption, de protéger l’amour de Marie pour son Fils. Jean est le témoin de cette relation unique entre Jésus et sa mère et des ultimes paroles d’amour du Christ : il a la mission de transmettre ces secrets à Pierre et à l’Eglise. Cette mission de protéger la vulnérabilité de l’amour qui s’offre est le signe de l’amitié et de la confiance du Christ envers lui.

De son côté, Marie reçoit la mission d’accompagner le ministère de l’amour de saint Jean  : 

« A la Mère est confié le sacerdoce de Jean ; elle le prend dans sa prière, elle assume tout ce qui, dans ses difficultés, se porte et se résout plus facilement par une femme. Et cette faculté féminine n'a pas seulement un caractère humain, elle est préfigurée dans sa conception tout immaculée et dans son service vis-à-vis du Fils : elle accomplit en Jean ce qu'elle a déjà accompli en son Fils, elle lui donne tout ce qui, en elle, tient du Fils. Elle est la première à qui, dans sa prière, est confié le sacerdoce. Elle tient la fonction féminine dans le sacerdoce. Le sacerdoce de Jean ne repose pas exclusivement sur son amitié avec le Seigneur. C'est un vrai ministère. Et la Mère est incluse dans ce ministère. Le Seigneur lui-même l'a confiée à Jean. La fécondité de Marie devait participer à la dispersion eucharistique du Fils ; puisqu'elle lui a donné naissance, elle a dû avoir part à la naissance de l'Eglise. Le Seigneur lui donne cette part à travers Jean. Par lui, elle participe à la mission de tous les chrétiens. De même que la mission d'amour de Jean ne reste jamais purement personnelle, mais revêt un caractère ministériel et eucharistique, de même le sens universel de la mission de Marie s'achève, quand elle est confiée à Jean 10)Naissance de l’Eglise, I, p. 165-166. ».

3.3. Demeurer dans l’amour

L’activité de Jean et son avenir inquiètent Pierre (Jn 21, 20-22). La réponse du Seigneur à Pierre reprend la question de Jean, lors de sa première rencontre avec le Christ (« où demeures-tu ? ») : « si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe ». 

Jean n’a pas de chemin tout tracé, il n’a pas la mission d’aller dans le monde entier évangéliser comme les autres, mais de demeurer auprès du Seigneur, de demeurer avec Marie. Demeurer dans l’amour avec Marie est la seule préoccupation de Jean. Jean et Marie, comme première Eglise, révèlent le but ultime de toute la mission de l’Eglise: 

« Mais que Jean demeure dans le Seigneur ne signifie pas qu'il y demeure seul ; à la suite de la disposition du Seigneur sur la croix, il y demeure ensemble avec la Mère du Seigneur, dans une communauté nouvelle. Il partagera ici-bas avec elle une vie entièrement cachée dans le Fils, une vie devenue fonction de la vie du Fils. (…) A travers Jean, elle reste liée à la réalité humaine de l'Eglise et garde sa propre réalité de Mère, mais tout cela par l'amour du Seigneur. Elle n'est pas ravie dans le monde divin, elle demeure. Elle demeure ensemble avec Jean qui demeure. Par ce lien, elle garde aussi l'ouverture sur le Fils toujours-plus-grand. Elle s'était jadis totalement ouverte pour accueillir en elle le Fils toujours-plus-grand. Maintenant, elle aide ce caractère toujours-plus-grand du Fils à se réaliser dans les hommes. Ainsi, elle est à la fois enracinée plus profondément dans l'humanité, et plus profondément intégrée dans la mission du Fils, du fait qu'elle demeure avec Jean jusqu'au retour du Seigneur 11)Ibidem ».

L’ami intime du Christ révèle que l’oeuvre du Fils sur terre est son intimité avec Marie, puis avec Jean. Leur intimité est l’accomplissement de la nature humaine et de la sainteté :

« (…) Marie et Jean représentent ainsi pour toute l’Eglise, le modèle de l’unité entre le premier et le deuxième commandement, entre l’Eucharistie et l’amour du prochain : (… )Le Seigneur ne se contente pas seulement de compléter par son amour ce qui nous manque pour aller vers le Père, il montre aussi, en Marie et Jean, que l'amour qu'il dispense peut arriver à sa plénitude et y arrive. Sans cet exemple, la promesse du Seigneur de compléter notre amour fragmentaire nous semblerait invraisemblable. Mais ici la preuve est faite que c'est possible, que la grâce du Seigneur en est capable. Et c'est cela le rôle des saints. Ils sont la preuve que le christianisme est réalisable. C'est pourquoi ils peuvent être des guides vers l'amour parfait, sur un chemin qui sans cela semblerait impraticable. Et en instituant cette diversité de formes de sainteté, Dieu a ouvert des voies innombrables, parmi lesquelles sûrement quelques-unes seront praticables pour moi. En suivant réellement les saints, nous saisissons le caractère du toujours-plus de l'amour chrétien presque tout naturellement.  Car l'essence de toute sainteté, c'est de demeurer dans le Seigneur jusqu'à son retour. Et par ses saints, le Seigneur attire tous les hommes dans cette communauté d'amour qu'il a fondée et qui est sur terre le signe qu'il a été là et qu'il reviendra, mais surtout le signe caché qu'il demeure parmi nous. Du fait que le Seigneur demeure parmi nous et que nous demeurons en lui, tous ont leur mission précise, analogue à celle de Marie et de Jean ; une partie de cette mission est visible et fixée par l'Eglise, l’autre est cachée et consiste dans l'invitation du Seigneur à demeurer auprès de lui 12)Naissance de l’Eglise, p. 168-169. ».

3.4. Les visions de l’Apocalypse 

Jean reçoit Marie, il a donc une mission cachée mais toute spéciale et originelle dans l’Eglise. Par son oui inconditionnel, Marie représente l’âme ecclésiale, l’épouse qui accueille le don de son Epoux, la créature qui entre pleinement dans la volonté rédemptrice du Père. Jean est appelé à contempler dans l’Apocalypse le combat terrifiant de la rédemption qui se se vit dans le coeur de chaque homme et de chaque communauté.

Le commentaire de l’Apocalypse est un événement fondateur dans la conversion et la mission théologique d’Adrienne, comme nous l’avons déjà vu. L’Apocalypse donne une perspective toute nouvelle, il ne s’agit plus de regarder à partir de l’homme l’oeuvre de Dieu, mais de regarder à partir du ciel la correspondance entre le ciel et la terre dans l’oeuvre de la rédemption. C’est précisément le lieu théologique d’Adrienne d’être « entre ciel et terre ». Adrienne regarde la rédemption à partir de la vie trinitaire et des correspondances avec les missions de chacun. Tous ses commentaires sont inscrits dans cette perspective d’une lumière céleste qui éclaire les décisions, les combats et les hésitations de chacun, sur l’horizon unique de la victoire de l’agneau. L’Apocalypse est le livre de l’espérance, car il éclaire à partir du but le sens de chaque mission. Les missions sont liées entre elles et insérées dans la mission du Fils.

Pour Jean, l’Apocalypse est aussi une expérience d’unité entre la vision et la foi. La vie mystique de Jean est au service de la Parole de Dieu et des hommes. Adrienne a toujours défini la vie mystique comme un service. Saint Jean est totalement disponible à recevoir ce qui lui est montré, à le décrire et à le transmettre. Il vit ainsi la parfaite indifférence ignacienne de l’objectivité absolue du service : après l’extase il doit retranscrire l’indicible en mots humains. Pour Jean, la difficulté est que ce qu’il voit dépasse ce qu’il peut porter et retransmettre. Il y a un tournant radical dans sa vie, car il ne peut faire de lien avec son Evangile. Chaque tableau de l’Apocalypse est une prière qui dévoile la vérité céleste et célèbre la gloire de Dieu. Jean voit le Royaume céleste comme une plénitude d’amour qui se répand dans notre monde. 

Ces expériences demandent à Jean un surcroît d’amour et le mettent dans une grande tension entre le ciel et la terre,  entre la paix de la vision et les combats terribles de l’Apocalypse. La fécondité passe toujours par les souffrances de la femme qui crie dans les douleurs de l’enfantement, dans un combat qui semble perdu.

En montrant les combats intérieurs des saints, Adrienne prolonge l’oeuvre de Saint Jean. Dans la communion des saints, il n’y a plus lieu de cacher l’intimité des choix et des péchés. Comme dans le livre de l’Apocalypse, chaque prière et chaque confession sont un enseignement pour les autres.

References   [ + ]

1. Mystique objective, p. 487-488.
2. Katolischenbriefe II, p. 10.
3. Journal 806.
4. Le Verbe se fait chair, p. 7-8.
5. Apocalypse ?
6. Le Verbe s’est fait chair, I, p. 12.
7. Le verbe se fait chair II, p. 19.
8. Le discours d’adieu, p. 62-64.
9. Ibidem, p. 65-66.
10. Naissance de l’Eglise, I, p. 165-166.
11. Ibidem
12. Naissance de l’Eglise, p. 168-169.
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