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Un théâtre étudiant à l’assaut des grandes questions

Rafał Bilicki est actuellement en mission au Chili, il nous raconte une expérience marquante de sa période étudiante : la formation d’une troupe de théâtre et la première œuvre « The war is over ». 

Il y a un peu plus d'un an, m’est venue l'idée de créer un théâtre étudiant. Ce devait être un espace pour les passionnés de théâtre sans pour autant mettre une exigence professionnelle trop élevée. Je voulais aussi que ce soit un lieu de discussions animées autour d’opinions prononcées. Je n’ai donc pas lancé un théâtre classique, avec des rôles prédéfinis et des scénarios imposés aux vérités usées. Je voulais que la génération d’étudiants actuelle, la mienne, qui dans peu de temps prendra les rennes du monde, dispose d’un espace pour donner son avis, exprimer ses émotions et crier ses angoisses. 

Un modus operandi original

Lorsque nous travaillons sur les spectacles, nous nous concentrons sur des improvisations et des conversations qui doivent nous mener à la vérité : Qu'est-ce que je pense vraiment de cette question ? Qu’est ce qui est important pour moi ? Qui est-ce que j’admire ? De quoi ai-je peur ? Nous cherchons la vérité, quand bien même cela ne plairait pas au public, au prix même de la beauté visuelle des scènes. Ne dépendant d'aucune institution, nous sommes libres de notre façon de procéder. C'est bien le sens de notre théâtre : pouvoir parler à ceux qui partagent la scène avec ses propres mots, partant du principe que la vérité vaut toujours la peine d'être montrée.

The war is over

Notre premier spectacle s'intitule « La guerre est finie ? » et aborde le thème de la guerre au sens le plus large, englobant les luttes quotidiennes que chacun traverse. Le titre du spectacle fait référence au célèbre slogan que la jeunesse américaine criait en  guise de protestation contre la guerre en cours au Vietnam. Aujourd'hui la Pologne n’est impliquée dans aucune guerre, mais beaucoup d'entre nous ont le sentiment que nous sommes à la veille de l’explosion. C’est pourquoi notre troupe s’est posé la question de savoir si nous serions aujourd'hui capables de crier « la guerre est terminée » d'une manière aussi résolue qu’alors, si le désir de paix est réellement présent dans notre société. 

En travaillant, nous nous demandions : « que se passerait-il si aujourd'hui la guerre éclatait ?». Cette question est pour nous cruciale, car nous serions les premiers appelés, les premiers à devoir nous battre. Notre vie alors, avec nos plans, nos rêves, serait cruellement interrompue. Il ne serait plus temps de se lancer dans le monde du travail, fonder une famille, avoir des enfants… tout devrait être abandonné. 

Photo : Mateusz Kulesza

Ces considérations nous ont conduit plus loin encore : combien la guerre provoquerait de conflits de toute sorte, intérieurs comme extérieurs ! Et c’est maintenant qu’il faut y faire face, pour déterminer ce qui a le plus d’importance dans notre vie. Vais-je fuir ou rester dans le pays ? Suis-je capable de sacrifier ma vie pour défendre mon pays, ma famille ? Qu'est-ce que je protégerais en premier lieu ? Devenir un héros de guerre es-il vraiment le plus grand honneur que je puisse espérer ? Suis-je prêt à changer ma vie confortable ? Il n'y a pas de réponse unique à toutes ces questions. Chacun doit faire son examen seul. C’est cette liberté que nous voulions préserver dans notre spectacle : nous ne donnons pas de réponse, toi spectateur, tu dois la trouver pour toi.

Un regard sur la condition humaine

En travaillant, nous avons également compris qu'il était impossible de juger le comportement de chaque personne. Nous ne pouvons pas jouer avec le jugement, la vie humaine est trop compliquée pour être mesurée. Celui-ci est un lâche, celui-là un héros, cet autre un perdant… Ces étiquettes n'expriment pas la vérité. Est-ce que celui qui échappe de son pays en guerre pour sauver sa famille doit être appelé un lâche ? Est-ce celui qui vous laisse échapper à l'ennemi au lieu de vous tuer devient pour cela un traître ?

Ce fut aussi l’occasion de redécouvrir combien précieuse et désirable est la paix et à quel point la perspective de sa perte nous effraie. Ce désir de paix contient celui de trouver la paix intérieure, de consentir aux situations que nous affrontons, de résoudre les luttes qui se déroulent en nous, de trouver des réponses aux questions les plus importantes pour nous et de vivre en harmonie avec le monde qui nous entoure.

Photo : Mateusz Kulesza

Souvent, lors des discussions au cours des répétitions, s’affrontaient des notions comme : les intérêts de l'État/l'homme, l'économie/l'homme, le territoire/l'homme. Qu'est-ce qui peut avoir plus de valeur que la vie humaine ? L’Etat ? La famille ? L’honneur ? Peut-être serions-nous en mesure de mourir pour ces choses, mais certainement pas de tuer. Nous pensons tous que la vie de chaque personne a une valeur unique, mais comment l'expliquer face à des arguments politiques, économiques et sociaux ? Comment affronter le quotidien dans ce contexte violent qu’est la guerre? Mais aussi comment notre individualisme du quotidien, s’il est généralisé peut avoir un lien avec la guerre?

Au delà des mots

Nous avons cherché à rendre manifeste ces contradictions à travers des mouvements et des mots-clés. Nous avons donné beaucoup de place au mouvement, tandis que les mots étaient réduits au minimum, afin de ne pas tomber dans le piège des grands mots. Nous voulions voir ce qui est peut être ressenti mais ne peut être expliqué à l’aide de mots. 

Travailler sans script ni scénario imposé nous a permis de chercher l'inspiration dans de nombreux domaines. Nous avons donc puisé tant dans les poèmes d'Adam Mickiewicz, que dans la musique de Kraftwerk, ou encore la prose de Charles Bukowski. Chacun d'entre nous cherchait une époque, un style différents … Nous voulions suivre notre élan intérieur et sortir des canons littéraires et des façons classiques en Pologne de penser la guerre. Notre génération est fatiguée des réponses faciles et des schémas simples. Il nous fallait vérifier ce que les Français, les Américains, les Allemands ou les Japonais écrivent au sujet de la guerre. Des arguments pour la guerre nous en avons trouvé beaucoup ; des arguments contre, un seul : la valeur et la dignité de chaque être humain. 

De la réflexion à l’amitié

Ce fut une expérience incroyable pour moi d'observer comment notre approche du thème de la guerre changeait, comment nous allions plus loin à chaque nouvelle conversation. Comment d’un échange sur des notions très simples on en venait à parler de la lutte entre le bien et le mal qui se joue en nous-mêmes. 

Photo : Mateusz Kulesza

Une découverte importante que nous avons faite est qu'il ne sert à rien d'inonder les téléspectateurs de statistiques ou de trop se lamenter sur la cruauté de la guerre de façon abstraite ; pour dire quelque chose de substantiel sur la guerre, nous devions montrer l'histoire concrète d'un homme, donner son nom. Car la valeur et le poids d'une seule vie humaine parlent plus que toutes les statistiques et théories prises ensemble.

« J'ai beaucoup réfléchi à la guerre, après ce que j'ai vu ». Cette phrase entendue après une représentation est peut-être le plus beau compliment reçu. Cela voulait dire que nous avions rejoint au moins une personne et que notre message l’avait fait réfléchir. Il y eu beaucoup de réactions semblables et nous nous sommes souvent retrouvés avec des spectateurs dans le hall à discuter après une représentation. Je crois vraiment que ces réactions est ce qui donne sens à mon travail. 

Mais le plus grand fruit de notre travail ne réside pas tant dans ce changement de perspective sur la guerre. Le résultat probablement le plus précieux de notre travail c’est l'amitié qui est née entre nous. Notre théâtre a cessé peu à peu d'être un  simple « lieu de travail », pour devenir un lieu de rencontrer entre des personnes. Magique fut le moment où nous avons commencé à venir aux répétitions non plus juste pour répéter mais aussi pour passer du temps entre amis !

 

Coordonnées du Théâtre étudiant Albo Albo

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