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Présence et gratitude (2) : le monde contemporain, la beauté et Points-Cœur

Suite de l'entretien avec Alexander Filonenko. A l’occasion de la sortie de son livre en ukrainien, Présence de l’autre et gratitude, contours d’une anthropologie eucharistique, le philosophe et théologien Alexander Filonenko explique les enjeux d’une démarche intellectuelle manifestant la fécondité de l’oeuvre théologique de Hans Urs von Balthasar. 

Enseignement d’Alexander Filonenko sur la Tendresse, rencontres de Lychnia (Ukraine, 5 juillet 2017)​
 

La culture contemporaine ouverte à la rencontre

En ce qui concerne la théologie, il est très important de comprendre la personne contemporaine. Nous voyons souvent la personne dans la logique du conflit. Mais dans la culture contemporaine, il y a un geste qui ressemble à la culture chrétienne.

Dans la culture contemporaine, la personne peut comprendre que son bonheur ne dépend pas tant de son effort que de la rencontre. Il n’est pas difficile de rencontrer des personnes qui comprennent que l’individualisme est une position pauvre. La question a donc changé. La personne ne croit pas qu’on puisse atteindre le bonheur par soi même et s’ouvre à la rencontre. Lorsque je parle de la culture de la Présence, j’inclus aussi l’athée qui ne pense pas à la religion. C’est pourquoi l’attitude fondamentale est ouverte à la gratitude. Et c’est un aspect fondamental de la rencontre entre l’homme et le Christ. Car lorsqu’une personne comprend que le centre est la gratitude, elle commence à vivre le christianisme. Non pas tant depuis le dogme ou la morale, mais depuis la présence.

Par ailleurs, dans l’Eucharistie, il y a un moment important, c’est le Notre Père. Il est prononcé au moment le plus sacré de la liturgie, mais il est aussi prononcé au moment le plus simple avant de bénir le repas (dans la tradition orthodoxe, mais aussi catholique avant Vatican II, ndlr). Ce pain, c’est à la fois le pain quotidien dont nous avons besoin pour survivre et à la fois le pain sur-essentiel. On pense toujours qu’il faut choisir l’un ou l’autre, mais la beauté de la culture contemporaine c’est justement cette recherche de la dimension surnaturelle dans les choses les plus simples. Voilà pourquoi il est important de chercher à comprendre les choses de manière nouvelle, depuis l’anthropologie.

Le grand théologien Boulgakov a écrit un livre sur l’Eucharistie. Il décrit comment l’eucharistie est célébrée, il parle de l’aspect dogmatique, mais ne’aborde pas le thème de la gratitude (action de grâce). Par ailleurs, le même Boulgakov, à Paris, a pressenti que nous vivons dans une nouvelle époque eucharistique. Parce qu’il y avait l’immigration, les orthodoxes rencontraient des catholiques et des protestants. Mais il ne voit pas l’anthropologie eucharistique qui pourrait en être déduite. Il ne voit pas comment l’eucharistie commence dans les choses les plus simples.

Points-Cœur et la beauté

Quand la guerre a commencé en Ukraine, tout le monde voulait trouver une manière de se protéger. Et au cours de la guerre il est important de rappeler que le point de départ n’est pas tant la sécurité que la beauté. En 2014, j’ai remarqué une chose simple. A Kharkiv, l’époque était très dangereuse. Les chars russes pouvaient être là d’un jour à l’autre. Kharkiv pouvait connaître le destin de Donetsk et nous avions tous peur. Il était important de comprendre comment nous pouvions vivre dans ces circonstances. « Que devons-nous faire ? » nous était une question essentielle. Et nous avons proposé un festival sur Dante. Je me suis rendu compte qu’il y avait deux sortes de réactions : certains disaient « aujourd’hui on n’a pas besoin de poésie, mais de volontaires. Nous avons besoin d’argent, de nourriture et de médicaments, pourquoi proposer Dante, de la musique et de la poésie ? » Mais il y avait d’autres personnes qui disaient : « dans une telle situation, la seule chose qui puisse véritablement nous aider c’est la poésie ». Parce que nous devons ouvrir l’humanité. Et si nous ne pouvons pas ouvrir l’humanité, nous avons perdu. Cette alternative : poésie ou pas de poésie, est une question réelle. Je vis depuis 4 ans avec cette question.  

Il est important de voir comment la beauté sauve et comment elle est en relation avec l’humanité.

Le livre que j’ai écrit nous rappelle les textes de Points-Cœur. Il est fait pour la société ukrainienne, avec les règles de l’université ukrainienne postsoviétique, mais l’idée la plus importante, c’est à Points-Cœur que je l’ai rencontrée dans la pratique. A savoir que nous pouvons commencer par les choses simples et la compassion pour permettre la rencontre avec le Christ. Si nous restons attentifs au cœur vivant, non seulement à ses blessures, mais aussi à son désir de beauté, nous pouvons ouvrir un lieu de rencontre avec le Christ. Pour l’Ukraine d’aujourd’hui, c’est très important.

C’est pourquoi j’espère que notre conversation sur mon livre ne sera pas un hasard pour Points-Cœur.

Traduit du Russe par Alina Shtefan et Denis Cardinaux

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