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Poésie : « Cet homme marche en pleurant… »

« Où que me porte mon voyage, la Grèce me fait mal », chantait Georges Séféris, lauréat du prix Nobel de littérature en 1963. 

Né à Smyrne le 13 mars 1900, Georges Séféris (Γιωργος Σεφεριαδης) est l’aîné d’une famille de trois enfants. Son père était un homme de droit à la tête d’un cabinet d’avocats et sa mère venait d’une riche famille de propriétaires terriens. Néanmoins, toute la famille se voit obligée de fuir ses terres en 1914 comme des milliers d’autres Grecs à cause de l’oppression turque. Il part alors étudier à Paris où il apprend, en 1922, que sa ville natale vient d’être brûlée et détruite pas les Turcs. Perdant tout espoir de retour, commence alors son Odyssée. Sa famille décide de s’installer à Athènes et cet exil le marquera à jamais et influencera profondément tout son travail ainsi que son orientation de vie. Il entre au ministère des Affaires étrangères en 1926 ce qui l’obligera à voyager fréquemment. Il sera la voix de son pays dans les pays étrangers où il représente la Grèce mais il sera aussi la voix des exilés  en parlant de leur douleur d’être étrangers dans leur propre pays, au milieu de leurs frères et de la perte de leur terre natale. Il meurt à Athènes le 20 septembre 1971.

Image tirée du film L’éternité et un jour (1998) de Théo Angelopoulos (1935-2012).
Le cinéaste grec s’inspirait abondamment des images de Georges Séféris, son poète préféré. 
 

 

Récit

 

Cet homme marche en pleurant ;
nul ne saurait dire pourquoi.
Certains pensent qu’il pleure sur des amours perdus
pareils à ceux qui nous obsèdent tant,
l’été, près de la mer, avec les phonographes.

Les autres pensent à leurs tâches quotidiennes,
papiers inachevés, enfants qui grandissent,
femmes qui vieillissent avec difficulté.
Lui, possède deux yeux comme des coquelicots,
comme des coquelicots cueillis au printemps,
et deux petites sources au coin des yeux.

Il marche dans les rues, ne se couche jamais,
enjambant de petits carrés sur le dos de la terre,
machine à vivre une souffrance sans limite
qui finit par ne plus avoir d’importance.

D’autres l’ont entendu parler
seul, tandis qu’il passait,
de miroirs brisés depuis des années,
de visages brisés au cœur des miroirs,
que nul jamais ne pourra restaurer.

D’autres l’ont entendu parler du sommeil,
de visions horribles aux portes du sommeil,
de visages insupportables de tendresse.

Nous nous sommes habitués à lui, il est correct, il est tranquille
sauf qu’il marche en pleurant, sans cesse,
comme ces saules au bord des fleuves qu’on aperçoit du train
dans une aube brouillée, par un réveil maussade.

Nous nous sommes habitués à lui — il ne signifie rien,
comme toute chose devenue habitude ;
et si je vous en parle c’est que je ne vois rien
qui ne soit devenu pour vous une habitude.
Mes respects.

 

Georges SÉFÉRIS,  in Journal de bord I,   in Poèmes 1933-1955, Poésie Gallimard, 2009.
Traduction Jacques Lacarrière et Egérie Mavraki

 

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