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Matteo Salvini, un capitaine qui a le vent en poupe

Matteo Salvini, chef de file italien du parti « la Lega », vice-président du conseil et ministre de l’intérieur depuis juin dernier, n’en finit pas de faire parler de lui. Il y eut d’abord l’affaire de l’Aquarius, où il a interdit l’accostage d’un bateau d’une ONG allemande, portant 141 migrants. Plus récemment, il y eut l’altercation avec Emmanuel Macron en raison d’une reconduite à la frontière italienne, de nuit et par les forces de l’ordre, de migrants arrivés en France. La semaine dernière le budget italien était en discussion après avoir été retoqué par Bruxelles, Salvini l’estimant bon pour son pays a simplement refusé d’obéir à l’injonction européenne de le modifier. Le tribun populiste est omniprésent sur la scène politique italienne et européenne. Mais comment est-il arrivé à cette position si influente ? Quel est vraiment le projet qu’il porte pour l’Italie ? Est-il un danger pour la stabilité politique en Europe ?

Giorgia Meloni, Matteo Salvini et Silvio Berlusconi le 12 avril 2018 (Source : Presidenza della Repubblica)
 

Une irrésistible ascension

Entré jeune en politique, il est à 19 ans conseiller municipal à Milan pour le parti de la « Lega Nord », fondé deux années plus tôt et ayant comme point phare de son programme l’indépendance des régions du nord de l’Italie. Il est député européen pendant près de 10 ans – affirmant ses convictions souverainistes contre « technocrates de Bruxelles » – député italien, et depuis 2013 secrétaire général de « Lega Nord » devenue sous son impulsion « la Lega ». Il reprend ce parti en crise, évacuant les vieilles revendications d’indépendance et portant un projet politique pour toute l’Italie, une Italie unie mais fédérale, avec une grande autonomie accordée aux régions. Pour montrer à quel point il est résolu et affirmer une bonne fois pour toute que son parti a renoncé à une séparation du nord et du sud de l’Italie, il se présente aux élections sénatoriales dans le sud de l’Italie, en Calabre, et est élu en mars 2018. Au cours des mêmes élections sa coalition de partis de droite sort vainqueur au parlement, la Lega en tête avec 17% des voix, devançant même « Forza Italia » de Berlusconi. Mais cette coalition n’obtient pas une majorité pour gouverner ; après de longues semaines de négociations et d’attente elle se divise et la Lega s’allie au mouvement hors système des « Cinque Stelle » avec qui un gouvernement est formé en juin 2018. Le programme de cette étonnante coalition est un mélange sans grande cohérence et on pourrait dire que chaque parti applique ses propositions dans les ministères qui lui sont confiés. 

Une politique du bon sens ? 

La raison du succès du « Capitano » (comme il est surnommé dans la presse italienne) et de l’ire médiatique européenne qu’il s’est attiré semble bel et bien être sa politique sur l’immigration, soutenue aujourd'hui par 72% des italiens. Ce chiffre pose question : ses détracteurs l’accusent de susciter le racisme parmi ses concitoyens, d’être ouvertement xénophobe pour monter dans les sondages… Lui se défend en affirmant que « il buon senso », le bon sens (celui dont Descartes disait qu’il est « la chose au monde la mieux partagée ») guide sa politique et c’est pour cela qu’elle est aussi largement soutenue. Il fait appel au « bon sens » pour sa politique fiscale afin de permettre une baisse des impôts pour les entreprises et les particuliers ; il fait appel au même « bon sens » pour renforcer la sécurité intérieure (avec pour le moment des propositions de loi plus ou moins heureuses) ou pour dessiner une politique familiale : « je veux faire partie d’un gouvernement dans lequel les paroles et les idées sont claires. A partir de maintenant il y aura un ministre pour lequel une maman s’appelle une maman, et un papa s’appelle un papa. Il n’y a pas de parent un, deux, trois, quatre et je ne sais quoi. Il y a une mère, un père et il y a des enfants qui ont un père et une mère. Essayons de revenir à un peu de bon sens ». 

Son bon sens n’est évidemment pas du goût de tout le monde. Cette question de la politique familiale sera certainement une pierre d’achoppement au sein même de la coalition au pouvoir : alors que le mouvement Cinque Stelle a présenté un programme avec toutes les formes de mariage possible, le droit d’adopter pour les unions homosexuelles et la reconnaissance de l’avortement comme droit de l’homme, le ministre de la famille Lorenzo Fontana (Lega) ne partage pas les convictions du mouvement Cinque Stelle sur la politique familiale. A tel point qu’il a provoqué un mini scandale affirmant qu’il veut « mettre en place des politiques pour essayer de réduire le nombre d’avortement ». Salvini interrogé sur cette question tempère tout en défendant son ministre : « Je n’ai pas l’intention de revoir les lois établies comme l’avortement et l’union civile. Mais comme père je suis convaincu que les enfants doivent avoir un papa et une maman » ; il poursuit en évoquant implicitement l’accord passé avec les Cinque Stelle : « les questions au sujet de la famille ne sont pas à l’ordre du jour pour ce gouvernement ; nous avons été élus pour avoir moins d’immigration illégale et plus de sécurité. Cela dit – a-t-il ajouté – chacun à ses idées et ne doit pas être lapidé pour cela ».

La question migratoire 

C’est à ce même bon sens qu’il fait appel pour sa politique migratoire pour laquelle il est fortement critiqué par les médias en Allemagne et France. Salvini veut fonder sa politique migratoire sur un contrôle de l’immigration, pour être en position de « choisir des critères d’accueil ». En s’opposant au dangereux transport maritime des migrants par la Méditerranée, qu’il n’hésite pas à appeler « commerce esclavagiste » (effectivement responsable de centaines de morts chaque année et contrôlé par des groupes illégaux aux intentions peu humanistes), il soutient qu’il s’agit d’aider les migrants dans leur pays. Vu la multiplicité des programmes de développement existant depuis longtemps en Afrique, l’efficacité d’une telle solution (qui manque encore de réalisations concrètes) est aujourd’hui largement contestée. Néanmoins c’est une proposition alternative, et il la clame haut et fort, s’appuyant sur la doctrine sociale de l’Eglise et un discours du Pape Benoit XVI pour la journée mondiale du migrant et du réfugié. Celui-ci disait alors : « Avant même le droit à émigrer nous devons réaffirmer le droit de ne pas émigrer, c’est-à-dire d’être en condition de rester sur sa propre terre ».

Régulièrement attaqué au sujet de ses positions sur l’immigration, le ministre fait appel à un autre allié inattendu : « je partage parfaitement la position exprimée par le Pape François sur l’immigration ». Ce dernier avait déclaré dans son vol au retour d’Irlande en aout 2018 : « un peuple qui a la possibilité d’accueillir mais qui n’a pas la possibilité d’intégrer, mieux vaut qu’il n’accueille pas ». Mais Salvini n’oublie pas l’humanisme des italiens et cherche un équilibre dans sa politique migratoire. Il affirme en octobre 2018 : « Je suis en train de travailler pour rouvrir des couloirs humanitaires qui puissent amener en Italie, non en bateau mais en avion, dès ce mois-ci, des femmes et des enfants qui fuient la guerre. Je travaille avec quelques communautés catholiques et compte pouvoir accueillir à Fiumicino des personnes qui méritent d’être aidées ».

Il est tôt pour juger des résultats de Salvini sur les points pour lesquels il a été élu démocratiquement. Mais il a su convaincre l’Italie par une certaine sincérité et la cohérence entre ses paroles – même si elles manquent parfois de mesure – et ses actes : dans les derniers sondages il a déjà passé la barre des 30% d’intention de vote. Son succès est reconnu à l’échelle européenne, puisque « Il Capitano » est pressenti pour prendre, lors des prochaines élections européennes en mai 2019, la tête d’une coalition de conservateurs (avec des députés hongrois, autrichiens, allemands, etc.) qui défendra vraisemblablement le projet d’une « Union Européenne d’Etats souverains ».

Salvini, après des décennies de scandale et d’instabilité dans la vie politique italienne, semble redonner un peu de crédibilité à l’action politique et de confiance aux électeurs. Au-delà des Alpes, son ascension est une opportunité pour les partis conservateurs européens qui observent attentivement ce qui se passe en Italie. 

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4 Commentaires

  1. Bruno ANEL

    Il y a quelqu'un dans ce gouvernement italien qu'on entend fort peu : le président du conseil Giovanni Conte, pourtant sensé le diriger et marier la carpe 5 étoiles et le lapn Lega. Combien de temps acceptera-t-il d'être dans l'ombre de Salvini ?