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Hanna Chrzanowska, de l’écoute à la sainteté dans le monde hospitalier

Cette infirmière récemment déclarée bienheureuse a changé le monde de la santé en Pologne. A l’occasion de la journée Mondiale des Pauvres, qui a lieu ce dimanche 18 novembre, le Pape François écrivait : « Pour reconnaître leur voix, nous avons besoin du silence de l’écoute 1)http://m.vatican.va/content/francescomobile/fr/messages/poveri/documents/papa-francesco_20180613_messaggio-ii-giornatamondiale-poveri-2018.html ». A n’en pas douter, la vie d’Hanna Chrzanowska illustre ce propos  de manière magistrale : l’écoute de la souffrance et un regard constant sur les personnes soignées ont dilaté sa vie pour lui donner une grande fécondité. Entretien avec Kamila Róg, infirmière et future volontaire de Points-Cœur au Brésil. 

Qui était la bienheureuse Hanna Chrzanowska ?

La réponse à cette question n'est pas facile du tout. Le contexte historique et culturel de la Pologne du XX° siècles dans lequel elle a grandi et vécu peuvent nous aider à découvrir les multiples visages de la bienheureuse Hanna Chrzanowska (1902-1973), première infirmière laïque béatifiée en avril par le pape François. 

Hanna Chrzanowska est née le 7 octobre 1902 à Varsovie. Elle vient d'une famille riche, son père Ignace Chrzanowski, est un célèbre professeur de littérature. Quand Hanna a 8 ans, la famille déménage à Cracovie, où le professeur Chrzanowski reprend la chair de l'Université Jagellon. Elevée dans une maison où l'on attachait beaucoup d'importance à la charité, elle suit, après l'obtention de son baccalauréat, un bref cours d'infirmière pour aider les victimes de la guerre. Mais c’est sans toute sa tante Zofia qui lui transmit son amour pour ce métier. Fondatrice d’un hôpital pour enfants à Varsovie, elle l’emmène tôt sur le chantier de construction, où, plus tard, à l'âge de 12 ans, elle est traitée pour dysenterie. Comme nous l'apprennent ses notes personnelles, cet événement aura un fort impact sur l'enfant, en particulier les soins prodigués par une infirmière Madame Aniela. 

En 1920, elle commence ses études de philologie polonaise, qu'elle interrompt lorsqu'elle apprend l'ouverture de l'école d'infirmières à Varsovie, première du pays. A partir de ce moment, Hanna Chrzanowska se consacre aux soins infirmiers. A la fin de ses études, elle obtient des bourses en France et en Belgique, où elle approfondit ses connaissances, notamment dans le domaine des soins sociaux. En tant qu'infirmière, elle travaille comme institutrice à l'École universitaire des infirmières et hygiénistes de Cracovie. Elle édite le premier magazine professionnel infirmier en Pologne "Pielęgniarka Polska". Elle publiera par la suite de nombreux ouvrages dans le domaine des soins infirmiers. Elle participe activement à la préparation de la "Loi sur les soins infirmiers" adoptée par le parlement. Elle prend part à la création de l'Union catholique des infirmières polonaises. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, elle se porte volontaire au sein du Comité de tutelle polonais à Cracovie où elle s'implique fortement dans les soins aux réfugiés, aux prisonniers et aux personnes déplacées. Elle accorde une attention toute spéciale aux enfants orphelins, dont beaucoup de juifs, pour qui elle trouve des familles d'accueil. Cette expérience de la guerre et de la souffrance sont un moment privilégié qui rapproche Chrzanowska de Dieu, auprès de qui elle cherche soutien, découvrant la puissance de la prière et de l'Eucharistie. Après la guerre, Hanna enseigne les soins infirmiers sociaux à l'École universitaire de sciences infirmières et d'obstétrique. Elle obtient une bourse d'études aux États-Unis, où elle a approfondi ses connaissances.

En 1957, elle devient directrice de l'école des soins infirmiers psychiatriques de Kobierzyn. Devant les problèmes de nombreuses personnes malades – seules, abandonnées et handicapées, privées de tout type de soins, elle décide d'organiser une assistance infirmière professionnelle, basée sur les structures de l'Eglise et indépendante du service de santé de l'Etat, alors inefficace. Elle publie un article dans le Tygodnik Powszechny intitulé « Le monde n'est pas vide », présentant le sort des patients anonymes couchés à la maison sans soins élémentaires. La réponse est immédiate. Les bénévoles se portent volontaires pour travailler et l'argent afflue, ce qui permet d'acheter les ressources médicales de première nécessité. 

C'est ainsi que s’organisent les premiers soins infirmiers paroissiaux, avec l’aide, notamment, du Père Karol Wojtyła et du recteur de la Basilique sainte Marie, le Père Ferdinand Machay. Avec le soutien des autorités ecclésiastiques, ainsi que de nombreux collaborateurs et bénévoles (infirmières, religieuses, religieux, prêtres, médecins, professeurs et étudiants), elle fonde des centres de soins infirmiers paroissiaux à Cracovie et dans tout l'archidiocèse. Elle organise ainsi des retraites pour ses patients, qui leur redonnent la joie de vivre et la force dont ils ont besoin pour porter la croix quotidienne. 

Grâce à ses efforts, la coutume de célébrer la messe au domicile du malade et les visites des malades lors des visites pastorales se répandent peu à peu. A la demande du Cardinal Karol Wojtyła, Paul VI lui rend hommage avec la médaille Pro Ecclesia et Pontifice. Oblate de l'abbaye de Tyniec depuis 1956, sa vie spirituelle est imprégnée de l’esprit bénédictin. En servant les malades et les souffrants tout au long de sa vie, elle réalise de plus en plus clairement que c’est le Christ lui-même qu’elle sert en eux. Elle meurt  à Cracovie le 29 avril 1973 et sera béatifiée 45 ans plus tard à Cracovie. 

Quel est son enseignement pour les hommes d’aujourd’hui ?

L'église a élevé Hanna Chrzanowska au rang de Bienheureuse. Par sa vie, elle montre de façon très concrète que la sainteté commence ici et maintenant, pour tout le monde, quel que soit son l’âge et l’état de vie. Elle n’est pas née avec un don spécial lui permettant de reconnaître le Christ dans la personne souffrante. Elle a commencé à comprendre ce mystère au fil du temps, cherchant des réponses au sens de la souffrance, qui ne manquait pas dans sa vie et dans son entourage. Elle ne s'est pas arrêtée à la surface, elle a cherché un sens toujours plus profond. "Cherchez et vous trouverez" (Mt7,7). 

Sa conversion a eu lieu vers 30 ans. A partir de là, Dieu est vraiment devenu la source de ses activités quotidiennes. En Pologne, Hanna Chrzanowska est considérée comme la deuxième « Mère Teresa de Calcutta ». On pourrait même penser qu’il était plus facile à Mère Teresa d’être sainte, tant étant grande la misère à Calcutta. Quelques décennies plus tard, la Bienheureuse Hanna montre que l’essentiel est d’épouser les circonstances. La souffrance est vraiment partout si nous y sommes sensibles et si nous voulons la voir. 

Lors de ses funérailles, le Cardinal Karol Wojtyła a dit :  « Nous te remercions, Madame Hanna, d'avoir été parmi nous… d'avoir été parmi nous une incarnation des Béatitudes du Sermon sur la montagne, surtout de celle-ci: « Heureux les miséricordieux ».

 « C'est un chemin exigeant, mais à la portée de tous, disait le pape François. Pour accomplir les œuvres de miséricorde, il n'est pas nécessaire d'aller à l'université et d'obtenir un diplôme. Nous pouvons tous faire des œuvres de miséricorde. Il suffit que chacun d'entre nous commence à se poser la question : que puis-je faire aujourd'hui pour aider mon voisin dans le besoin ? » 

Pendant la guerre, elle aide les victimes. Après la guerre, il n'y a plus de victimes, mais des réfugiés, des personnes déplacées, des orphelins et des veuves. Lorsqu'elle enseigne à l'université, elle n'est pas seulement une professeure pour les étudiants, mais aussi une éducatrice et une mère. Puis elle constate la solitude des personnes âgées. Elle voit les besoins immédiats et ne passe pas son chemin (Lc 10,31-32). La souffrance, en soi une épreuve pour l'être humain, on ne peut pas l’affronter seul. Mais dans la découverte que la souffrance est un mystère et que le visage de Jésus du Calvaire est en chaque personne souffrante, nous pouvons persévérer avec amour et joie dans le service et la présence auprès des personnes souffrantes. Compatir, et non se lamenter. 

Comment son exemple illumine-t-il votre expérience d’infirmière ? 

Souvent quand je dis que je suis infirmière, la réaction est la suivante: « Ça doit être un dur labeur ». Ce à quoi je réponds sans hésiter: « Oui, c'est vrai, mais en ce qui me concerne, je ne peux pas imaginer ce travail sans la foi en Dieu et la possibilité de le rejoindre dans mon prochain. Hanna Chrzanowska est la première infirmière laïque béatifiée. C'est un modèle dans la vocation d’infirmière. C'est pourquoi je suis personnellement reconnaissante à Dieu pour le don de sa vie, elle est pour moi une confirmation, très concrète que dans mon travail, j'aide Celui qui souffre par excellence, qu'il y a quelque chose de plus qu’aller et revenir du travail. C'est comme si elle montrait vers quoi s’orienter dans les soins infirmiers, ce qui est le plus important. On l’appelait « sœur de notre Dieu », à l'exemple de saint Frère Albert – « frère de notre Dieu ». Hanna est pour nous un modèle, mais aussi, comme le disait le cardinal Marcharski, « la conscience du corps infirmier ». Il existe un grand risque, et c'est malheureusement plus qu’un risque, de s’habituer à la souffrance. Avec le roulement des infirmières, les gardes de 12 heures, le stress, la confrontation difficile avec les familles, les problèmes de tempérament, la tentation est grande de devenir insensible. 

La Bienheureuse posait souvent cette question: « Le malade est-il le premier ? ». « Sommes-nous satisfaits du niveau de service offert aux malades par les infirmières ? Pourquoi (…) les malades ont-ils peur des hôpitaux ? Pourquoi les malades quittent l'hôpital négligés ? Pourquoi (…) la vieille dame malade n'a-t-elle pas été lavée une seule fois à l'hôpital et s’est elle-même frottée pour ne pas attraper d’escarres? Pourquoi est-ce que ça arrive ? Est-ce simplement parce qu'il y a peu d'infirmières ? N'y a-t-il pas d'infirmières assises en service qui pensent à autre chose qu’aux malades ? (….) Je suis bien consciente du fait que les circonstances sont parfois difficiles à ce moment-là. Nous savons tous très bien qu'il existe une sorte d’anesthésie sociale ».

Les gens qui ont connu personnellement la Bienheureuse parlent souvent d'elle en utilisant le terme à la fois affectueux et respectueux en polonais de "tante". D'où vient-il ?

Hanna Chrzanowska a consacré son temps non seulement aux malades et à la souffrance, mais aussi comme formatrice et éducatrice et a passé beaucoup de temps avec des jeunes auxquels elle n’est pas restée indifférente. Elle a compris que l'enseignement d’une matière seule ne suffit pas, mais qu'il est tout aussi important de parler du « sujet » des soins, qu’il s’agit du service authentique à un autre être humain ; que doivent être pris en compte non seulement les besoins de santé, mais aussi les besoins spirituels ; que le souci doit être constant du respect de la dignité humaine. 

Sans jugement, elle enseigna pas à pas aux étudiants à faire face aux situations les plus difficiles, celles qui humainement nous dépassent, surtout lorsque l’on est jeune et inexpérimenté. C'est précisément pour cette raison – une façon d’entrer en relation chaleureuse et pleine d’humour- qu'elle a pu les rassembler autour d'elle dans différentes activités. Comme le père Karol Wojtyla se faisait appeler « oncle », Hanna Chrzanowska est devenue la « tante » de ces jeunes. 

Peu à peu, elle  est devenue une autorité pour eux. Elle savait que pour servir pleinement son prochain, il fallait susciter une nouvelle attitude, former le cœur. Voilà une chose qui fait probablement défaut dans le monde d'aujourd'hui, y compris dans le domaine des soins infirmiers, tant au niveau de la formation qu'après, sur le lieu de travail. Il nous manque de véritables  »autorités ». Hanna fut la première à organiser des retraites pour ses élèves et les personnes impliquées dans le travail avec les malades. Elle faisait aussi des conférences. Non seulement elle enseignait, mais surtout elle éduquait. Sans cesse, elle redonnait le sens. 

Pour illustrer cette implication, voici un extrait des Mémoires d'Helena Matoga, l'une de ses élèves : « La veille de Noël (…), pour une jeune fille de seize ans, qui pour la première fois était loin de chez elle, cela devait être l'un des moments les plus difficiles. La maison et la famille lui manquaient terriblement. La discipline stricte de l'école d'infirmières de Cracovie renforçait encore le sentiment de manque de chaleur familiale (…). Helena descendit. Elle ouvrit la porte de la salle à manger et resta stupéfaite. Dans le coin était dressé un sapin de Noël étincelant de lumières. Sur le seuil Mme Chrzanowska, en tenue de fête, lui prit la main (…). Mme Chrzanowska s'est approchée de chacune de nous, s'est assise et a parlé avec chacune d'entre nous. Il n'y avait pas d'autre enseignant présents, juste elle (…) ».

 

Propos reucueillis et traduits par Clément Imbert

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