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Un éclair de compassion dans l’émission « La Grande Libraire »

Dans la jungle des programmes et des images de toutes sortes, il y parfois des rayons de lumière, comme le fut l’émission La Grande Librairie du 10 octobre 2018 sur France 5, présentée par François Busnel, à laquelle étaient invités Fabienne Jacob, Christian Bobin, Pascal Quignard et Alexandre Jollien.  

 
François Busnel, présentateur de La Grande Libraire.
 

Chacun des auteurs présentés, y compris Benjamin Whithmer, rencontré à Denver par le présentateur, témoigne à sa manière d’une soif de réalité dont l’épiphanie consisterait dans une rencontre : « notre culture, explique le jeune romancier américain, n’est pas vraiment celle de la compassion, nous sommes très forts pour juger certaines personnes, surtout les délinquants, les gens qui ont commis des fautes que nous considérons impardonnables, nous les excluons. Mon but est de choisir dans chaque livre des personnages qui n’attireront pas d’emblée le lecteur, qu’il n’arrivera pas à aimer, mais j’espère l’amener à comprendre leurs choix et qu’il puisse peut-être éprouver de la compassion pour ces personnes ».

La première moitié de l’émission, la plus intéressante, laisse la part belle à Christian Bobin et Alexandre Jollien. 

François Busnel introduit : « Nous allons vous offrir un tout petit peu de la beauté du monde ». Pour lui, c’est en effet le thème de l’émerveillement qui légitime la réunion de ces auteurs. Alexandre Jollien dira : « l’émerveillement rejoint une innocence (…) qui reste indemne malgré les traumatismes (…). Il y a en nous une partie qui résiste à toute catégorisation et qui évolue malgré les coups du sort ».  

 
Christian Bobin, La Grande Librairie 10/10/2018, Capture vidéo.
 

La part humaine

Autour de ses livres récemment publiés, La nuit du coeur, chez Gallimard et L’arrière pays de Christian Bobin, aux éditions L’Iconoclaste, l’écrivain aura cette réflexion : « Un secours vient toujours du dehors pour réveiller ce qui est au plus enfouis, ce qui est dedans, vous n’avez pas à le chercher, cela vient. (…) Personne n’est abandonné dans le fond. Je ne peux pas le prouver. J’espère que je ne blesse personne en disant cela, parce que je sais qu’il y a des gens qui nous entendent et qui traversent un enfer, parfois depuis des dizaines d’années, mais il faut bien que je dise ce que je sens (…). Peut-être les étourneaux m’apprennent ça, ou les roses trémières, ou une phrase superbe dans un livre, ou un geste de charité au sens ancien, la flamme de charité ». Christian Bobin aura encore cette très belle phrase : « Dés qu’il y a un humain, dés que quelqu’un fait l’effort d’être là – c’est bizarrement difficile d’être présent – mais dés que quelqu’un fait un tout petit peu l’effort d’être là, la lumière qui vient est plus forte que tous les soleils qu’il y a dans toutes les galaxies ». 

Un baume sur tant de plaies 

Alexandre Jollien est un philosophe connu pour s’être exprimé au sujet de son handicap physique. Dans ce livre courageux, La sagesse espiègle (Gallimard), il raconte sa libération d’une dépendance aux webcams et notamment aux jeunes éphèbes : « Au moment de relire les épreuves avec ma femme, je disais : « “Je n’oserai jamais, il faut corriger le tir, j’ai été trop loin”, et elle m’a dit, – je suis très ému de le dire – : “on est dans la vie pour expérimenter à fond la liberté”. Et que ce soit ma femme qui me dise cela alors que je raconte dans les détails que j’aime pour part les garçons, c’est une invitation à l’amour inconditionnel. On peut être bousillé par le regard de l’autre, mais il y a des regards qui sauvent. » 

Alexandre Jollien, La Grande Librairie, 10/10/2018, Capture vidéo
 

S’en suit un long échange sur la blessure du monde contemporain. Pour Christian Bobin, le dogme de l’efficacité sous-tend notre monde technologique et nous rend malade. A la question « Vous ne supportez plus qu’on vous dise d’aller voir un psy, pourquoi ? », Alexandre Jollien aura cette répartie : « Mon petit cas particulier, on s’en tape, mais alors royalement, mais c’est aussi un cri d’appel : qu’est-ce qu’on fait face à quelqu’un qui souffre ? Cette injonction “soit heureux, va voir un psy”, met pas mal de gens sur la touche ». 

Et Christian Bobin de souligner : « Regardez ce qui se passe dans les hôpitaux et les maisons de retraites. Ces gens qui ont ce travail plus qu’héroïque, c’est un travail légendaire, c’est un travail de soleil que font 7les femmes de ménage, les infirmières et les aides soignantes. On leur dit : il manque de l’argent, il faut aller plus vite pour être efficace. Mais on oublie que la vraie efficacité, la seule efficacité c’est l’humain. C’est à dire que passer ne serait-ce que deux minutes auprès de quelqu’un, ou un regard, l’éclair d’un regard qui ne demande rien, qui n’attend rien, mais qui est juste vrai, comme une note est vraie, comme une voix est vraie, c’est la seule efficacité au fond qui peut nous empêcher de rouler aux abîmes ». 

Un mystère irréductible

Il sera aussi abordé le cas de l’alcoolisme de Charles Bukowsky. Jollien aura cette belle réflexion nourrie de profonde bienveillance : « Il ne fait en aucun cas un éloge de la dépendance et de l’addiction, mais peut-être que le premier pas vers la liberté c’est d’ouvrir les yeux et de dire “oui” à ce que l’on est. Non pas dire “buvons et faisons n’importe quoi”, mais pour moi j’interprète la position de Bukowsky ainsi : cette adhésion totale à ce que nous sommes permet un progrès ». 

Dans la deuxième partie, Fabienne Jacob et Pascal Quignard déplaceront les échanges sur le thème du désir. Le conte de l’enfant d’Ingolstadt des frères Grimm dont Quignard s’inspire pour le titre de son ouvrage enseigne qu’il y a quelque chose « d’indisciplinable en nous, qui passe même la mort, quelque chose d’indocile, d’invulnérable. ». Alexandre Jollien aura cette phrase si profonde qu’elle tombera comme un cheveu sur la soupe et ne sera pas relevée : « Qu’est-ce qu’on fait des désirs qui nous dépassent et qui nous transportent ? N’est-ce pas aussi le haut lieu de la liberté et du don de soi ? »

Dans le flot quotidien des images et des nouvelles, des paroles vides et des réductions, on ne peut qu’éprouver de la gratitude pour ces personnes qui tentent de donner le meilleur de leur regard et de leur expérience. Si le divertissement remplace l’art, comme le souligne Quignard, chaque fois que des auteurs font le travail de livrer ce qu’il y a de plus essentiel en eux, c’est oasis dans le désert. « La joie ne s’arrache pas au forceps », disait Alexandre, Jollien. Ces tentatives de vérité, ces petites étincelles nous rappellent ce que nous sommes et nous remettent doucement en chemin.

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