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Retour sur 2018 à travers deux films phare

A l’heure des rétrospectives sur l’année écoulée, le 7ème art nous offre une clé de lecture intéressante pour comprendre 2018 à travers Une affaire de famille et Roma. La Palme d’Or du Festival de Cannes et le Lion d’Or du Festival de Venise ont été attribués, respectivement, à Une affaire de famille du japonais Kore-Eda Hirokazu, et Roma, du mexicain Alfonso Cuaròn. Deux films qui nous font entrer dans le coeur humain avec tendresse et intelligence, sans fard et sans idéologie, à mille lieux du cynisme ambiant. Le succès qu’ils ont rencontrés, tant auprès des critiques que du grand public, manifeste que l’expérience humaine qu’ils transmettent répond à des besoins de compassion, de gratuité, et de vérité.

Hirokazu Kore-Eda, Une affaire de famille

Dernier film en date du très prolifique Kore-Eda Hirokazu et Palme d’Or 2018 du festival de Cannes, Une affaire de famille est une perle rare, qui tient une place particulière dans la cinématographie du réalisateur japonais, une cinématographie pourtant remarquable autant par son abondance que par sa qualité.

Il s’agit d’une famille pour le moins étrange et atypique, surtout dans le contexte du Japon. Ils sont cinq à vivre plus ou moins les uns sur les autres dans une vieille maison entourée d’immeubles anonymes, en banlieue de Tokyo. Leur principale source de revenu : le vol à l’étalage et la pension de la grand-mère (jouée par l’excelente Kirin Kiki). Un père qui n’en est pas vraiment un, des époux qui s’aiment sans trop se connaître, un enfant qui n’arrive pas à appeler son père « papa », une soeur présente et absente à la fois, qui cache sa solitude et gagne sa vie dans une boite de strip-tease… Bref, une famille de pauvres, de « bras cassés », qui semblent liés davantage les uns aux autres par le besoin que par l’amour, même si ce dernier aussi s’est fait une place dans leur vie.

Au début du film, leur quotidien est bouleversé par l’arrivée de Yuri, une petite fille qui n’a guère plus de cinq ans. Victimes de mauvais traitements, le couple la recueille dans la rue, un soir d’hiver, sans trop songer aux conséquences de cet acte. Ce curieux mélange de bonté un peu instinctive et d’irresponsabilité leur est coutumier. Mais la présence discrète de cet agneau blessé au milieu d’eux va peu à peu bouleverser les habitudes peu orthodoxes de cette « famille », révélant les blessures cachées, les mensonges, les faux-semblants, et éveillant dans les coeurs un désir de vérité, ainsi qu’une capacité de tendresse réelle, et même de sacrifice.

La caméra de Kore-Eda est intime, mais jamais familière. Il sait s’approcher de ses personnages tout en gardant avec eux une distance respectueuse de leur souffrance et de leur mystère. Une scène du film décrit bien le sens que le cinéma a pour lui : la petite Yuri et son grand frère de fortune, Shota — 10 ans environ — admirent une petite bille bleue. Yuri la porte à son oeil et y plonge son regard. « Qu’est-ce que tu vois? », lui demande Shota. « Un univers », répond Yuri. Kore-Eda lui aussi pointe sa caméra vers cette petite maison perdue dans la banlieue de Tokyo, et il y voit un univers : tout le spectre de l’âme humaine, du plus vil au plus beau, du plus misérable au plus noble, tout est là.

Deux actrices méritent une mention particulière. Tout d’abord, Sakura Ando. La jeune actrice de 32 ans originaire de Tokyo incarne une mère de famille à la fois cynique et fragile, jamais caricaturale, et communique au film sa présence discrète et forte, étrangement maternelle. Quant à la grande Kirin Kiki, l’éternelle grand-mère japonaise dans la majorité des films japonais de cette dernière décennie. Kirin Kiki est morte du cancer le 15 septembre dernier. Une affaire de famille fut son dernier film, qu’elle a tourné alors qu’elle était en phase terminale. Ce fut le choix de cette grande actrice que de continuer à jouer jusqu’à son dernier souffle.

Alfonso Cuaron, Roma

Le nom Alfonso Cuaròn ne vous dit peut-être rien, et pourtant vous avez probablement vu au moins un de ses films : Harry Potter et le Prisonnier D’Azkaban. Difficile pourtant d’imaginer un film, stylistiquement, plus aux antipodes de Roma. C’est tout à l’honneur du réalisateur. Si Roma est filmé en noir et blanc et sans musique de fond, cela ne doit pas nous effrayer, car Alfonso Cuaròn n’est pas de ces réalisateurs un peu snob qui ont une étiquette “art et essai” attachée à leur caméra. C’est un réalisateur qui aime le septième art dans toute sa diversité (on lui doit également les thrillers futuristes Children of men et Gravity), car c’est un homme qui aime la vie, dans toute sa diversité.

Roma se déroule dans le Mexico du début des années 70. Le film suit le quotidien d’une famille mexicaine et de sa nounou Cléo, sur fond de soulèvements étudiants contre le gouvernement. Cependant, ce ne sont pas les mouvements politiques qui intéressent l’auteur de ce film d’une rare beauté, mais les mouvements humains : la vie quotidienne, les jeux des enfants, la famille, et les premiers mouvements de l’amour. Contre la tendance actuelle à la caméra subjective en mouvement perpétuel, la caméra de Cuaròn est d’un calme olympien, elle suit avec bienveillance et objectivité les aller-et-venues de Cléo, dans la maison et dans la rue, sans nous distraire de l’essentiel, qui réside dans ces gestes simples effectués avec amour, et dans l’extraordinaire présence que Yalitza Aparicio communique, apparemment sans effort, à son personnage tout au long du film.

Ne nous y trompons pas, Roma n’est pas un film naïf. La vie de Cléo et de ses protégés, avec ses jeux et ses épreuves, se déroule dans une dangereuse proximité avec la tragédie, dont l’ombre semble comme planer sur leur quotidien. Un tremblement de terre, une manifestation étudiante qui tourne mal, un petit ami dont l’apathie masque la violence, des jeux innocents au bord de la mer… La vie est belle, mais fragile, et il semble parfois qu’il s’en faudrait de peu pour que tout bascule dans la tragédie. Roma, c’est le récit d’une âme pure, et croyante, celle de Cléo, qui est éprouvée au feu de la souffrance et de la confrontation avec le mal. C’est le récit d’une âme aimante, maternelle au sens le plus profond du terme, d’une âme qui doit en quelque sorte s’élargir pour faire entrer l’expérience de la souffrance et de la compassion, donnée et reçue, sans cesser d’aimer la vie quotidienne dans ce qu’elle a de plus simple et de plus ordinaire. Un film qui nous apprend à aimer la vie dans toute son amplitude. Si vous ne l’avez pas vu en 2018, il sera de bonne augure pour l’année qui vient !

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