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Job au seuil de la Présence

La ville de Varese (Italie) a été l’hôte d’une exposition sur le thème de Job et de l’énigme de la souffrance. Le titre de l’ensemble proposé par le Père Ignacio Carbajosa, « Y-a-t-il quelqu’un qui écoute mon cri », reprend la question paradigmatique du livre biblique. Du 23 au 29 mars dernier, l’exposition montrait des photos associées à des citations du livre de Job, mais aussi des réflexions philosophiques,  des citations littéraires et bien entendu les grands drames de l’histoire contemporaine qui ont fait poser à tant d’hommes la question de Job. 

Nous sommes tout d’abord mis en présence de Job et de son expérience d’une douleur immense augmentant pallier par pallier, et qui, au terme d’un long mutisme, le fait crier vers Dieu. Dans son tourment, Job reçoit la visite de ses amis, qui en prétendant l’expliquer, augmentent encore sa souffrance. Ils se rattachent en effet à l’idéologie dominante de la rétribution – si tu souffres, c’est que quelque part tu as péché, puisque Dieu ne peut vouloir le mal. Job ne peut être satisfait par les tentatives de réponse de ses amis, et Dieu semble encore plus s’éloigner,comme Voltaire ou Rousseau ne trouvait pas d’explication au terrible tremblement de terre de Lisbonne. Celui-ci en effet fut le grand traumatisme de leur époque, la première grande déflagration émotionnelle par le nombre de victimes innocentes. 

Job sort de ce long silence et se met alors à crier vers Dieu. Il le convoque même, lui demande des comptes. Il demande un sens, et c’est là toute sa dignité. C’est ce qu’a voulu montrer le pape Benoit XVI en élevant son cri vers Dieu avec toute l’humanité lorsqu’il fit sienne en 2006 à Auschwitz la phrase du psaume 44 : Lève-toi, pourquoi dors-tu, Seigneur? Réveille-toi, ne rejette pas jusqu’à la fin :  Pourquoi caches-tu ta face, oublies-tu notre oppression, notre misère ? 

Dieu se décide à répondre à Job, il accepte de comparaître au tribunal, mais pour inverser immédiatement l’accusation : qui es-tu ? Qui es-tu pour poser la question ? Ce faisant, il met son serviteur Job sur le chemin de la réponse, l’invitant à ouvrir à nouveau les yeux sur toute la réalité pour reconnaître sa dimension de « don ». 

C’est à ce stade que le visiteur découvre le témoignage bouleversant d’Asli Erdogan dans une prison turque. Les détenus n’ont aucun contact avec le monde extérieur, pas même avec la nature. Dans cet enfer de béton, les prisonniers redoublent d’imagination et d’astuce pour faire pousser des petites plantes, qui finissent toujours par être prises par les gardiens. « Imaginez-vous une jeune femme qui avait participé à la guerilla, une femme très dure… l’unique chose pour laquelle je l’ai vue pleurer au cours de ces quelques mois, c’est quand on lui enleva sa plante. Elle pleurait comme une enfant. Parce que cette plante est le symbole de tout ce qu’ils t’ont arraché, des montagnes, de la mer, des bois… »

Sur ce chemin de découverte de la réalité comme don, Job entrevoit peu à peu la silhouette de celui qui donne. Le voilà au seuil du « tu », que sa très belle réponse au chapitre 42 (vv 2-5) montre si admirablement.  Dieu corrige alors l’attitude erronée des amis de Job, concédant à ce dernier le droit de crier vers Lui en toute circonstance.

Ici s’achève le livre de Job. Dieu cependant n’a pas encore donné sa réponse, c’est pourquoi l’exposition nous emmène plus loin. Non pas en donnant une réponse qui serait explication, mais sous forme d’une Présence : Jésus de Nazareth. Il affronte la question de la rétribution, il est lui-même la rétribution, il est lui-même le salut. Jésus est le nouveau Job et c’est dans sa mort et sa résurrection que se révèle le mystère de l’homme. 

La fin de l’exposition est consacrée à présenter des visages de témoins nous aidant à faire le grand passage à travers le drame de la souffrance vers la certitude de la Présence. Nous retrouvons sur ce chemin de vieux amis (Etty Hillesum, Sainte Theresa de Calcutta, Maximilien Kolbe, Don Giussani), et saisissons l’occasion de nous en faire d’autres. Comme le bienheureux Carlo Gnocchi au, auteur d’un ouvrage au nom si éloquent : Pédagogie de la douleur innocente. Confronté comme aumônier militaire puis fondateur de la maison des grands invalides de guerre d’Arosio aux terribles souffrances d’enfants mutilés à cause des mines, il s’adressait un jour à un enfant défiguré par la souffrance : « Ne crois-tu pas qu’il y ait quelqu’un à qui tu pourrais offrir ta douleur, par amour duquel tu devrais réprimer tes plaintes et sécher tes larmes, et qui pourrait t’aider à moins sentir ta douleur ? » Devant l’incompréhension de l’enfant, Gnocchi de poursuivre :  « Ce fut à ce moment que j’eus la sensation précise, presque matérielle, d’un immense gâchis (…). La grande douleur d’un enfant innocent tombait dans le vide, inutile et insignifiante, perdue surnaturellement pour lui et pour l’humanité, parce que non dirigée vers l’unique destination dans laquelle la douleur d’un innocent peut prendre de la valeur et recevoir une justification : le Christ crucifié. »

Le visiteur poursuit sa contemplation en découvrant la figure du père Paolo Bargigia, mort en 2017 des suites de la maladie de Charcot mais dont les dernières années de vie, en tant que malade réduit à l’immobilité et l’inactivité, furent d’une étonnante fécondité pastorale. Il fait encore connaissance avec Mario Melazzini, médecin atteint de la maladie de Charcot, qui témoigne de la terrible descente que constitua pour lui et tous ses proches le diagnostic de la maladie, mais qui après une longue traversée du désert, put faire sienne les paroles de Job : « Je ne te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux t’ont vu ».

On peut consulter les panneaux de l’exposition en italien sur les deux liens suivants :

Panneaux 1

Panneaux 2

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