Home > Musique, Danse > « Je suis une âme en peine », le chant d’Aynur Doğan pour son peuple kurde

« Je suis une âme en peine », le chant d’Aynur Doğan pour son peuple kurde

« Mes émotions parlent Kurdes » c’est avec ces paroles qu’Aynur Doğan définit son chant. Tout en elle décrit sa culture kurde, incarne la voix de tout son peuple suffoqué par de longues années de persécutions. Et en même temps, c’est bien de cette même culture kurde, de ses traditions, qu’Aynur tient sa voix et sa propre identité, qu’elle compose ses chants. L’art la met à la fois au service de sa propre culture et lui permet en même temps de trouver sa propre identité. Le rayonnement de cette unité entre identité et culture attire tous ceux qui écoutent Aynur, car ils perçoivent au-delà de sa belle voix, cette mission qu’elle porte en elle de témoigner que l’on se retrouve profondément en se recevant d’un Autre.

 

Photo : Source 

 

L’histoire d’Aynur est intimement liée à l’histoire de son peuple. Originaire des montagnes du Dersim, de cette région turque rebaptisée Tunceli – la main de bronze – (du nom de l’opération militaire provoquant le massacre de milliers de civils kurdes en 1938), elle grandit dans une famille où la foi se vit en musique, et où le seul moyen de transmettre la culture était le chant. C’est ainsi qu’Aynur trouve sa voix dans celle de sa mère, dans celle des femmes kurdes qui pleuraient leurs enfants, des oiseaux, de l’eau claire des cascades et des chants des dengbêjs (ces musiciens-conteurs dépositaires de l’histoire kurde). “Ces chants sont comme des livres, ils sont les garants de notre culture, de notre identité. Ils sont notre mémoire, nous nous devons de les transmettre aux futures générations” disait-elle des dengbêjs dans une de ses interviews. C’est cette conscience de sa mission de transmettre à son tour ce qu’elle a elle-même reçu qui la pousse à se mettre humblement au service du don qu’elle porte et qui façonne sa vie. Ce don qui à la fois la précède et la dépasse par son origine, et à travers lequel elle trouve sa propre personne. Elle chante en ayant conscience qu’elle appartient à un peuple, qu’elle fait partie d’une histoire qu’elle a reçue et qu’elle a mission de transmettre, humblement et fidèlement. C’est pour cela qu’il est aussi beau de la voir chanter, que de l’écouter chanter.

Extrait du documentaire Crossing The Bridge : The Sound of Istanbul de Fatih Akin réalisé en 2005, où on voit Aynur parler et chanter la douleur de son peuple kurde vivant la persécution turque.

 

 

En 1984, suite aux violentes attaques du PKK dans les montages du Dersim, la famille Doğan prend la route de l’exil vers Istanbul. Exil qui sera douloureux non seulement à cause de la perte de sa propre terre, mais du fait de devoir vivre cachée et du risque de perdre son identité. Parlant de cette expérience, Aynur exprime toute sa douleur à travers ces paroles : “J’étais si jeune lorsque nous sommes arrivés à Istanbul. Tout était si absolument grand et différent : j’avais l’impression d’être arrivée aux Etats-Unis ! (…) Mais tu finis par te détester. Pour t’intégrer, tu essaies de te laver de ton identité, de ton accent, de tes croyances… de tout ce que tu es. J’ai grandi comme ça, en me cachant de moi-même. (…) “Interdire une langue, c’est tenter de détruire une culture. C’est vouloir effacer, nier une communauté”. 

Cette expérience a affirmé Aynur dans son attachement à sa langue zazaki 1)langue du peuple zazak, que l’Unesco a mis sur la liste des langues en danger dans le monde. Langue avec laquelle Aynur chante son cri, sa résistance, les deuils, le drame mais aussi sa joie d’appartenir à cette belle culture, la dignité de son peuple kurde. 

Voici les paroles et la vidéo d’une de ses chansons intitulée Rewend (Göçebe) :

La nuit est sombre, c’est le noir complet

J’ai perdu la raison, l’obscurité m’a rendu folle.

Comme un chardon desséché balayé par le vent,

je suis dépossédée du temps et de l’espace

comme une paire de grues, et une paire de canards sauvages,

j’ai volé et je suis arrivée à proximité du village.

Ils disent que les baisers des jeunes filles sont réservés à la maison de leur père.

Comme la proie d’un aigle sans merci,

J’ai été emporté haut et impitoyablement plongé au plus profond de moi-même

 

References   [ + ]

1. langue du peuple zazak, que l’Unesco a mis sur la liste des langues en danger dans le monde.
Vous aimerez aussi
Photo : Quand la vie atteint son sommet
Chili, rester éveillé
Le cri de l’Archevêque de Damas : « Que les enfants viennent à Moi … »
Le pianiste viennois Paul Badura-Skoda est mort