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S’il est un lieu où les traditions de Noël demeurent, c’est bien le nord de la Roumanie et la région du Maramures. La nuit de Noël et les jours qui suivent, dans les villes et les villages, de petits groupes passent de portes en portes, de maison en maison, pour chanter les cantiques de Noël : les « colinde », qui résonnent non seulement lors des liturgies, mais aussi dans les rues.

 

 

Tout le monde connaît les « colinde » et après les premières strophes du fameux « Deschide usa crestine » (ouvre la porte, chrétien), la maison  s’ouvre pour accueillir les hôtes de passage. On sert de la charcuterie, de la « salata de bœuf » (préparée à base de poulet !), du pain, des poivrons et de délicieuses pâtisseries faites maison, le tout arrosé de petits verres de Țuică (liqueur de prunes) pour les hommes, Vișinată (liqueur de cerises) pour les femmes ! C’est l’occasion de passer un moment ensemble, de goûter la joie de Noël. Les groupes se suivent, les maisons se succèdent, et on ne peut qu’être étonné de voir chaque table toujours aussi fournie : dans chaque maison, on est attendu, accueilli. Les familles et les amis se retrouvent. C’est Noël ! 

Les « colinde » font tellement partie de la culture, qu’il existe même le verbe « colinder » ! Colinder est alors bien plus qu’un simple chant : c’est un instrument de communion, de retrouvailles, une manière de méditer encore et encore sur le mystère de la douce et sainte nuit. Les anciens chantent de toute leur âme et de toute leur voix, d’une voix si intense – malgré les quelques tremblements de la vieillesse – qu’elle semble venir du fond des temps : ils chantent de mémoire -parfois en mélangeant quelques versets- les « colinde » traditionnels qu’ils ont eux-mêmes entendus de leurs parents. Pour les plus jeunes, il existe des « colinde » plus rythmés, accompagnés de guitare et percussions… mais toujours, c’est le même enthousiasme. Tous racontent Noël, la naissance de l’enfant, l’inattendu, la présence de la Vierge, sa tendresse, la venue des bergers…

En y pensant bien, est-il un moyen plus adapté que le chant pour transmettre la joie et le message de Noël ?   Les anges eux-mêmes n’ont-ils pas chanté ? Comme le dit Adrienne Von Speyr, le lien est étroit entre l’amour – qui survient comme une nouveauté à Noël –  le chant, et l’état d’enfance : « Et nous, gens sérieux, nous rions soudain, radieux et insouciants, nous oublions nos inquiétudes, parce que l’amour a tant de charme, parce qu’il efface le passé, annonce du nouveau, parce qu’il est si fécond que ce que nous avons engrangé avec soin, comme nos propres fruits nous apparaît desséché depuis longtemps et sans valeur au regard de ce fruit frais et savoureux, qui pourtant n’est pas sans relation avec nous, parce que l’amour a augmenté notre capacité de relation. Et nous pouvons rire et nous réjouir, comme l’enfant au pied du sapin de Noël, et même avec l’enfant, parce que le Seigneur nous offre de nouveau, au milieu de notre âge adulte, l’état de l’enfance. Pour chanter, même pour chanter avec mélancolie, il faut avoir en soi quelque chose de l’enfant. » Et d’année en année, les enfants grandissent en entendant ces chants de Noël. En voyant chanter leurs parents ou leurs grands-parents, on réalise à quel point Noël ravive non seulement les souvenirs d’enfance, mais aussi l’esprit d’enfance, nous conformant au Christ nouveau-né. 

Les jours de la nativité sont aussi l’occasion de sortir les habits et costumes traditionnels. Les hommes sont vêtus de pantalons blancs et de vestes de poils noirs ou beiges, la tête coiffée d’une toque bien chaude ou d’un chapeau, selon les villages. Les femmes portent une jupe, et un foulard assorti noués sur la tête, souvent noirs pour les femmes plus âgées. 

 

 

Les jeunes filles ajoutent de la couleur et quelques variantes à ces tenues (des talons hauts!). Quel spectacle de voir dans nombre de ces villages du Maramures les gens, hommes, femmes, enfants, jeunes ou âgés, remonter fièrement les rues en arborant leur costume traditionnel, pour se rendre à l’église, pour la liturgie ! Là, leur ferveur égale leur dignité. Il y a une profonde atmosphère de prière, on sent la foi des gens simples. Comment ne pas être saisi par ces grands-mères qui se mettent à genoux et qui prient, sans aucune pose, naturellement, face au mystère, comme si elles voyaient Dieu ?

 

 

Dans certains villages, les gens se retrouvent aussi, entre deux séries de « colinde » autour d’une crèche vivante, imprégnée de traditions mais aussi de l’histoire roumaine plus récente, faisant notamment référence à la période communiste – Hérode prenant parfois des airs de Ceausescu – et à la résistance grâce à la foi. Ces représentations nous plongent dans la spiritualité de l’Orient, notamment dans celle du monde angélique : dès la Nativité s’affrontent les anges et les anges déchus, ces mêmes anges qui murmurent à l’oreille d’Hérode le massacre des Saints Innocents. 

Noël dans le nord de la Roumanie, c’est aussi le calme des villages de campagne, lorsqu’après un grand moment de joie, de fête, le matin se lève, empli de paix et de silence. La nature, engourdie par le froid, est lentement réveillée par les rayons de soleil qui peinent à transpercer la brume. Le monde invisible vient à leur secours, quand résonne à l’aube, le son des cloches d’un monastère, voix divine qui appelle à la prière. C’est que l’Enfant est né. Aujourd’hui encore, c’est Noël ! 

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