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Hal Singer, singing that lives matter

Le saxophoniste Américain Hal Singer est décédé le 18 août à 102 ans. En reprenant le fil de sa vie, de l’Oklahoma à New York pour finir à Paris, Singer nous renvoie à la racine du jazz, à cette musique pleine de souffrance et de joie, pleine d’un désir de liberté dans une Amérique blessée par la ségrégation raciale.

 

Photo : Source

Jeunesse à Tulsa, la ségrégation raciale et le jazz

Harold Singer est né le 8 octobre 1919 dans le quartier de Greenwood à Tulsa, dans l’Oklahoma. Ce quartier était connu comme le Black Wall Street pour sa prospérité [1]Wikipédia, Hal Singer . Mais en 1921, un Afro-américain sort en courant d’un ascenseur sous les cris d’une femme. Que s’est-il passé ? Le lendemain, un appel aux représailles est publié dans le journal local. Le quartier Greenwood est quasiment rasé. Il ne reste que l’église, la maison de Hal Singer est brûlée, le nombre des victimes est toujours incertain. Mêmes les registres de naissance sont détruits : « Je suis né, raconte Hal Singer. Je suis sûr de ce fait, depuis que je suis toujours en vie. Mais je n’ai jamais eu une preuve écrite ». « La seule trace de mon existence, si ce n’est que je vis, peut être trouvée dans la Bible de famille : une date écrite sur la première page et un seul prénom, Harold » [2]Hal Singer, Jazz Roads. https://www.seattletimes.com/nation-world/hes-100-a-renowned-jazz-musician-and-a-survivor-of-tulsas-1921-race-massacre/ . Hal Singer, qui n’avait pas encore deux ans à l’époque, est sauvé par une dame pour laquelle sa mère travaillait. Elle avait alerté la famille, les avait embarqués dans sa voiture puis payé le billet de train pour les éloigner des affrontements.

Hal Singer grandit dans des quartiers afro, la musique retentit jour et nuit dans les rues étroites, à l’église où son oncle est preacher. Très tôt, Hal commence le violon puis la clarinette. Arrivé au collège, il apprend le saxophone. A 20 ans, Hal est recruté pour jouer avec Terrence « T » Holder, un band leader légendaire de Tulsa. « J’étais très chanceux. Le seul problème était que mes amis ne pouvaient pas venir m’écouter à cause de la ségrégation » . [3]https://www.washingtonpost.com/history/2020/06/19/tulsa-race-massacre-survivor-hal-singer-trump-rally/

Mais la musique est avant tout le lieu où Hal respire, où tout un peuple respire. « Le jazz est la transformation de la souffrance et de la tristesse dans une musique révolutionnaire qui rend témoignage au passé noir » raconte Hal Singer en introduction de son documentaire « Keep the music going » [4]Guetty Felin, Hak Singer, Keep the music going .

Plusieurs artistes de ce début du XX° nous font toucher du doigt le sens profond de cette musique…
Mezz Mezzrow disait du jazz qu’il est « une célébration de tout ce qui vit et respire… une lutte contre la mort… un refus de couler, une manière de s’accrocher, un hymne à la circulation du sang. Un hosannah aux glandes sudoripares. Un cantique à l’estomac qui fait mal quand il est vide » ; « le jazz est la liberté » affirmait Duke Ellington ; « ‘le jazz c’est la tendresse jointe à une grande violence’. Ce mot contient tous les autres. On y retrouve l’amour et la colère, la liberté et l’appartenance, le shit et la douceur. » [5]Les racines du Jazz, slideshare . Le jazz est une musique qui exprime toute la profondeur du cœur humain, qui lance un cri vers le ciel.
Cette liberté, ce cri vers le ciel, se conquiert de haute lutte. Sur le site de Hal Singer, on peut lire la phrase « Nobody knows the trouble I’ve seen » [6]Nobody knows the trouble I’ve seen est le titre d’un chant devenu emblématique, faisant mémoire de l’époque de l’esclavage. Pour en retrouver la trace, il faut remonter au XIXe siècle … Continue reading .
Malgré toutes les difficultés, raconte Hal, malgré le manque de respect dont nous souffrions, […] on jouait bien et on profitait de la vie. Et je pense que c’est quelque chose que les gens ne pouvaient pas comprendre – comment pouvions-nous aller sur scène et jouer encore de la belle musique. » [7]Guetty Felin, Hal Singer, Keep the music going .

Dans l’orchestre de T-Bone Walker, 1989. © DR / Soul Bag Archives

 

New York et l’époque de la 52nd Street

En 1943, Hal Singer monte à New York. Pour le jazz, il n’y avait que NY, « nowhere else ». Avec la fin de la guerre, ce sera la grande époque des big bands de jazz réunis au cœur de Manhattan, dans la fameuse 52nd Street de New York : « il y avait plus de musiciens travaillant dans un seul quartier que dans n’importe quelle ville. New York était le messie du Jazz » raconte Hal Singer.

Dans une interview, il se rappelle les géants du jazz qu’il a côtoyé : “Oh, travailler avec Henry ‘Red’ Allen, travailler avec Hot Lips Page, travailler dans la 52nd Street avec Don Byas et avoir Count Basie en haut de la rue au Famous Door et avoir Stuff Smith de l’autre côté de la rue. Roy Eldridge là, Coleman Hawkins là. Quand je regarde en arrière aujourd’hui, c’était une magnifique période de ma vie.” [8]http://nycjazzrecord.com/issues/tnycjr201201.pdf C’était une époque où si vous demandiez à un chauffeur de taxi de vous conduire à « The Street », il savait que vous entendiez par là la 52nd Street entre la 5e et la 6e avenue. [9]https://www.historians.org/publications-and-directories/perspectives-on-history/september-2019/the-epic-story-of-52nd-street-an-icon-underfoot-at-the-2020-annual-meeting

 

Photo de la 52nd Street un soir pluvieux de juillet 1948. Avec le temps, les gratte-ciels sont arrivés et la magie a disparu.

Photo : William P. Gottlieb/Library of Congress

 

En 1948, Hal Singer réalise un de ses rêves en étant engagé dans l’orchestre de Duke Ellington qu’il avait rencontré à Tulsa dans sa jeunesse et qui déjà à l’époque l’avait fasciné. Lorsque Duke Ellington et ses musiciens avaient débarqué à Tulsa, il avait couru à leur hôtel, et se faisant passer pour un portier, il leur avait fait la conversation avant d’ajouter que sa mère est la meilleure cuisinière du coin. Et Duke Ellington dina chez eux. Hal Singer écrira que c’est comme cela qu’il a « invité la musique à sa table. » Ainsi lorsqu’il entra dans le groupe en 1948, il se rappelle que « chaque soir, j’allais au travail et c’était comme si j’étais sur un nuage. C’était juste quelque chose de magnifique. »

La renommée et la naissance du Rock

Toutefois, cette période prend fin rapidement. « J’avais fait plusieurs enregistrements pour Savoy ; l’un d’entre eux s’appelait Cornbread et faisait un carton dans le pays à l’époque. Plusieurs personnes me poussaient à sortir du groupe de Duke Ellington pour démarrer mon propre groupe et Sonny Greer et Johnny Hodges me répétaient la même chose : ‘monte ton groupe’. Et c’est ainsi que ça s’est passé, mais sans cela, je pense que je serais resté avec le groupe d’Ellington jusqu’à ce qu’ils se séparent”.
Cornbread n’était pas du jazz pur mais du Rythm & Blues. Quitter le groupe de Duke Ellington lui permettait de creuser ce nouveau sillon du R&B. Pendant dix ans, il dirige un orchestre et joue aux Etats-Unis et à l’étranger avec des artistes comme Nat King Cole et Ray Charles.

 

 

Son style définit progressivement le Rock ‘n Roll des années 40, notamment avec le morceau Rock around the Clock, un rock basé sur le saxophone. Lorsque dans les années 60, la guitare prend le pas sur le saxophone, Singer revient au jazz [10]https://www.spontaneouslunacy.net/artists-hal-singer/

 

 

Vers Paris en 1965

Au cours des années 60 aux Etats Unis, les tensions autour de la question de la ségrégation raciale s’accentuent et prennent une tournure plus violente encore (Martin Luther King est assassiné en 1968). Beaucoup de ceux qui en sont victimes émigrent vers la France. « J’étais bien en Amérique, et en même temps non, je n’ai jamais été heureux avec le système. Mais quand je suis arrivé ici, j’ai trouvé que ma vie était un peu plus paisible. On me respectait davantage. J’ai trouvé des gens qui avaient lu sur cette musique, qui en connaissaient l’histoire, qui l’aimaient beaucoup. » [11]Excerpt from Jazz Diasporas: Race, Music, and Migration in Post–World War II Paris

 

 

La scène parisienne commence à bouillonner avec l’arrivée de nombreux artistes jazz. En 1965, Hal Singer trouve un premier engagement à Paris et son enregistrement Blue Stompin’ obtient le prix mondial du disque de jazz du Hot Club de France. Hal Singer s’y fait rapidement un nom. Au cours de son passage, il rencontre sa future femme et décide de rester en France. Pendant de nombreuses années, il a continué les concerts, enregistré de nouveaux albums et transmis le jazz à de nouvelles générations.
Hal Singer est décédé le 18 août à Chatou.

« Les années ont été bonnes pour Hal. Il nous apporte la poussée rythmée, blue, du Southwest avec la sophistication de New York et un soupçon d’esprit gaulois. Les chansons du chanteur sont douces à l’oreille : elles allègent le cœur, apaisent l’âme et aident à garder la tête froide… » Ira Gitler [12]http://www.halsingergroup.com/pages/bio.html

References

1 Wikipédia, Hal Singer
2 Hal Singer, Jazz Roads. https://www.seattletimes.com/nation-world/hes-100-a-renowned-jazz-musician-and-a-survivor-of-tulsas-1921-race-massacre/
3 https://www.washingtonpost.com/history/2020/06/19/tulsa-race-massacre-survivor-hal-singer-trump-rally/
4 Guetty Felin, Hak Singer, Keep the music going
5 Les racines du Jazz, slideshare
6 Nobody knows the trouble I’ve seen est le titre d’un chant devenu emblématique, faisant mémoire de l’époque de l’esclavage. Pour en retrouver la trace, il faut remonter au XIXe siècle lorsque Francis Allen, Lucy McKim Garrison, et Charles Pickard Ware ont écouté les chants d’esclaves nouvellement libérés à Port Royal. Ils ont décidé de tout mettre par écrit dans un livre appelé Slave songs où figure ce fameux chant. Il a notamment été repris par Louis Armstrong. https://www.balladofamerica.org/nobody-knows-the-trouble-ive-seen/
7 Guetty Felin, Hal Singer, Keep the music going
8 http://nycjazzrecord.com/issues/tnycjr201201.pdf
9 https://www.historians.org/publications-and-directories/perspectives-on-history/september-2019/the-epic-story-of-52nd-street-an-icon-underfoot-at-the-2020-annual-meeting
10 https://www.spontaneouslunacy.net/artists-hal-singer/
11 Excerpt from Jazz Diasporas: Race, Music, and Migration in Post–World War II Paris
12 http://www.halsingergroup.com/pages/bio.html
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