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Derek Chauvin : le procès qui n’a pas eu lieu

Mardi 20 avril vers 16h, les Etats-Unis retenaient leur souffle en attendant la lecture par le juge du verdict concluant le procès de Derek Chauvain, l’ex-officier de police accusé d’avoir tué George Floyd le 25 mai 2020.

 

Derek Chauvain

 

On se souvient que la mort de George Floyd, Africain-Américain, au terme d’une altercation sur-médiatisée avec la police de Minneapolis, au Minnesota, avait suscité une vague de manifestations indignées tantôt pacifiques, tantôt violentes, aux Etats-Unis et dans le reste du monde.

La cible de cette indignation n’était pas, en tant que telle, la brutalité supposée de Derek Chauvin, mais le « racisme institutionnel » dont la mort de George Floyd était vue comme une énième manifestation et dont elle est devenue rapidement une sorte de symbole tragique.

Au terme d’un procès qui fut indiscutablement un des plus médiatisés de l’histoire moderne des Etats-Unis, l’ex-officier a été reconnu coupable sur toutes les charges dont il était accusé, et notamment de meurtre au second degré, c’est-à-dire résultant d’un usage de force disproportionné et coupable. Lors du procès, la défense de Derek Chauvin cherchait au contraire l’homicide involontaire, en argumentant que la mort de George Floyd n’était pas causée principalement par le genou de l’officier sur son dos mais par la dose léthale de drogue que l’autopsie avait découvert dans le sang du défunt.

Le verdict unanime rendu mardi par les douze jurés a été salué aussitôt comme un « soulagement » par de nombreuses personnalités politiques, dont le président des Etats-Unis, Joe Biden, et la porte-parole de la majorité démocrate à la chambre des représentants, Nancy Pelosi. Celle-ci est allée jusqu’à « remercier » George Floyd, dont le « sacrifice » a conduit à ce qui est perçu comme une prise de conscience salutaire du racisme institutionnel de la police américaine.

Le caractère symbolique de ce procès a pris le pas sur les circonstances particulières de l’altercation qui s’est conclue par la mort de George Floyd. Si le verdict rendu mardi par les jurés ne condamnait que la violence d’un officier, Derek Chauvin, on aurait bien du mal à comprendre que ce verdict soit acclamé avec un tel enthousiasme aux Etats-Unis et dans le monde entier. Dans l’esprit de Nancy Pelosi comme dans celui de beaucoup d’américains, ce n’est pas de la condamnation d’un officier qu’il s’agit, mais de la condamnation d’un système.

Ce « système », c’est premièrement la police américaine, mais pas uniquement. La police est le bras armé de l’autorité, et si le bras est infecté c’est que la tête et donc le corps tout entier souffrent de la même infection. Derek Chauvin n’est, dans cette vaste perspective, qu’un petit symptôme d’une pandémie généralisée : c’est la culture occidentale, « blanche », qui est au tribunal.

Tout cela n’est pas interpolation de notre part, c’est le discours officiel. Depuis mardi soir, les personnalités politiques, les universités et même les célébrités du monde du sport ou du cinéma saluent dans leurs discours la dimension symbolique de ce verdict et le « travail qui reste à faire. » Ainsi le président, Joe Biden, qui a dit dans son allocution à la Maison Blanche : « C’était un meurtre commis au grand jour, et cela a fait tomber les œillères du monde entier pour constater le racisme systémique auquel la vice-présidente vient de faire référence. […] Le racisme systémique est une souillure de l’âme de notre nation – le genou sur le cou de la justice pour les Afro-Américains, la peur et le traumatisme profonds, la douleur, l’épuisement que les Afro-Américains vivent chaque jour. »
Une chose cependant devrait nous paraître incongrue : jamais dans son procès Derek Chauvin n’a été accusé de racisme. Pendant le procès qui a duré trois semaines, l’accusation n’a jamais (pas une seule fois !) cherché à incriminer les motivations de l’officier, alors même que l’on aurait pu s’attendre à ce que de telles accusations et leurs preuves occupent le centre de cette affaire, et elle s’est uniquement concentrée sur ce qu’elle jugeait être un usage de force excessif et non justifié.

Il est évident que ce ne peut être un oubli. Lorsqu’un crime est qualifié de hate crime, c’est à dire lorsqu’il est motivé par l’appartenance de la victime à un groupe particulier (par exemple sa race ou son orientation sexuelle), cette qualification alourdit considérablement la charge et donc la peine de prison si l’accusé est reconnu coupable. Si Derek Chauvin est dans la réalité le raciste qu’il est devenu dans l’imagination de tous, il n’aurait pas été difficile de le démontrer en épluchant ses réseaux sociaux et en appelant ses proches à témoigner. Mais aucun témoins n’a été appelé à témoigner sur ce sujet, et pour cause : l’accusation de racisme ne figurait pas dans la liste des chefs d’accusation et elle n’a jamais été invoqué par l’accusation lors du procès.

Que Derek Chauvin soit, dans le meilleur des cas, coupable d’une grave négligence dans l’exercice de son métier, c’est probable, qu’il mérite d’être en prison pour sa responsabilité dans la mort de George Floyd, sans doute, mais ce n’est pas l’accusation principale qui pèse contre lui et dont il est reconnu coupable depuis mardi — lui et l’institution qu’il représente.

On le reconnaît coupable de haine raciale alors qu’il n’a été ni jugé ni accusé en ces termes. On peut aller plus loin et se demander : pourquoi une telle omission ? Si l’accusation avait pu accabler l’ex-officier avec tel « tweet » à caractère raciste ou tel témoignage qui aurait mis en lumière des sentiments profonds de haine raciale, le verdict n’en aurait été que plus retentissant et le mouvement Black Lives Matter en serait sorti plus justifié que jamais.

Pourquoi donc une telle omission sinon parce que l’accusation n’a pu déterrer le moindre « post », appeler à la barre le moindre témoins qui aurait confirmé de tels soupçons ? Il y a dans ce silence — au sujet duquel les médias sont eux-mêmes remarquablement silencieux — un aveu de défaite. Mais peu importe, il est plus important d’être « moralement juste que factuellement exact », comme l’a dit récemment une des figures de proue de l’extrême gauche américaine, Alexandria Ocasio-Cortez [1]Ocasio-Cortez: People More Concerned About Me Being « Factually Correct » Than « Morally Right » | Video | RealClearPolitics , dévoilant dans cette affirmation aberrante la dimension profondément idéologique du mouvement qui a fait de « BLM » son fer de lance.

Du reste, on martèle bien, sans trop le définir, que c’est de « racisme institutionnel » ou « systémique » qu’il s’agit, et non de racisme individuel. Il importe peu, donc, que Derek Chauvin ait agi ou non sur une motivation raciste, il suffit que son acte soit défini comme un symptôme d’un racisme latent, diffus. L’idéologie n’a pas à prouver ses principes, elle n’a pas besoin de se soumettre au tribunal de la réalité puisqu’elle est une grille de lecture qui, précisément, prétend redéfinir notre rapport avec la réalité.

Cette idéologie n’est pas née d’hier, ni de l’an dernier. Elle a été développée et diffusée dans les universités américaines depuis les années 70 dans la mouvance, notamment, des penseurs déconstructivistes français Foucault et Derrida. La Critical Race Theory [2]Critical race theory – Wikipedia propose une version raciale de l’idéologie marxiste en substituant la lutte des races à la lutte des classes, lutte dans laquelle la « race blanche » occupe la position dominante du « patronat » dans les schémas économiques de Marx, tandis que les « minorités » sont substituées au « prolétariat » (d’où l’expression white supremacy). La version raciale de cette idéologie, au même titre que son modèle économique, repose sur une vision matérialiste de la société dans laquelle la recherche d’une équité numérique, qui ne peut être imposée et donc « institutionnalisée » que de haut en bas par le gouvernement, prime sur la valeur transcendante et inaliénable de la personne et sur le drame de la liberté.

Au terme d’un procès qui a tenu le pays en haleine, Derek Chauvin est condamné et il y a lieu de penser que la peine de prison qu’il va purger n’est pas complètement imméritée. Cependant, la condamnation de racisme qui pèse sur lui depuis mardi, et non seulement sur lui mais sur l’institution qu’il représente, est le résultat d’un autre procès, jugé avant même d’être instruit, un procès qui n’a pas eu lieu car il ne se situe pas au niveau des faits mais seulement au niveau des idées.

References

References
1 Ocasio-Cortez: People More Concerned About Me Being « Factually Correct » Than « Morally Right » | Video | RealClearPolitics
2 Critical race theory – Wikipedia
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1 Commentaire

  1. Emmanuelle

    Merci pour cet article qui nous appelle à la vigilance face à ce que les médias nous présentent souvent comme « la » vérité!

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