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Entretien avec le Cardinal Sarah ( II )

Voici la deuxème partie de l’entretien ( I ) pubié hier sur Terre de Compassion. Cette interview a été publiée sur la revue Valeurs Actuelles le 9 avril 2020.

 

Le Cardinal Sarah et le Pape émérite Benoit XVI. Photo (Source)

 

La dernière fois que vous avez pris la parole, c’était lors de la sortie de votre livre, écrit avec la participation de Benoît XVI. Quel regard portez-vous sur cette période houleuse ?

J’ai été très frappé par la violence et les calomnies grossières qui se sont déchaînées dès la sortie du livre Des profondeurs de nos cœurs. Avec Benoît XVI, nous avions voulu ouvrir un débat de fond, une réflexion sereine, objective et théologique sur le sacerdoce et le célibat, en nous appuyant sur la Révélation et les données historiques. Nous nous sommes trouvés face à des accusations haineuses, mensongères et diffamantes. On a tenté de salir les personnes. On a voulu nous disqualifier en nous faisant passer pour des naïfs, victimes d’une manipulation éditoriale. J’ai lu beaucoup d’invectives et d’injures mais très peu de réflexion théologique et pastorale et surtout très peu de comportements chrétiens. Pourtant, avec Benoît XVI, nous faisions des propositions audacieuses de réforme du mode de vie des prêtres. Personne n’a relevé ni commenté ce que je crois être les pages les plus importantes de notre réflexion, celles qui concernent le nécessaire renoncement aux biens matériels de la part des prêtres, celles qui appellent à une réforme fondée sur la recherche de la sainteté et la vie de prière des prêtres, celles qui invitent à « se tenir devant Toi et Te servir ». Le prêtre doit être une personne pleine de rectitude, vigilante, qui se tient droite. À tout cela s’ajoute la nécessité de servir Dieu et les hommes. Notre livre se voulait spirituel, théologique et pastoral, les médias et quelques experts autoproclamés en ont fait une lecture politique et dialectique. Maintenant que les polémiques stériles se sont dissipées, peut-être pourra-t-on enfin le lire vraiment ? Peut-être pourra-t-on en discuter paisiblement ? Bien entendu, j’ai souffert pendant cette période, j’ai ressenti vivement les attaques contre Benoît XVI. Mais au fond, j’ai surtout été blessé de constater à quel point la haine, le soupçon et la division ont envahi l’Église sur une question aussi fondamentale et aussi capitale pour la survie du christianisme : le célibat sacerdotal.

Le grand absent des réactions a été Benoît XVI lui-même. Sait-on comment il a traversé cette période?

Il en a été profondément peiné. Mais sa souffrance, il l’a assumée, dans le silence, la prière et l’offrande de lui-même pour la sanctification de l’Église. Dans son exhortation postsynodale, le pape François n’a même pas abordé la question du célibat des prêtres. En êtes-vous satisfait ? Le pape François est fidèle à lui-même et aux trésors de l’Église. Bien avant le synode sur l’Amazonie, il avait affirmé : « Je préfère donner ma vie que de changer la loi du célibat. » Avec Benoît XVI, nous avons écrit ce livre sans savoir s’il sortirait avant ou après l’exhortation apostolique. Notre réflexion a voulu être autonome, sans lien avec les conclusions du synode. Nous l’avons conçue dans un esprit de profonde obéissance filiale au Saint-Père. Nous voulions remplir notre devoir d’évêque : apporter au pape et à nos frères dans l’épiscopat une réflexion apaisée et mûrie dans la prière. J’ai fait porter ce livre au Saint-Père dès son impression. Nous voulions aussi soutenir les prêtres ébranlés et blessés par les remises en cause du sacerdoce. Je reçois tous les jours des témoignages bouleversants de prêtres et d’évêques qui me disent combien ces lignes les ont réconfortés et ramenés au fondement de leur vie sacerdotale donnée pour l’Église.

Diriez-vous alors que certains ont eu la tentation d’utiliser l’Amazonie comme prétexte à des revendications idéologiques ?

Au lendemain de la publication de l’exhortation apostolique Querida Amazonia du pape François, certains prélats ont manifesté de la déception et du dépit. Ils n’étaient pas inquiets pour les peuples d’Amazonie mais déçus parce que l’Église, selon eux, aurait dû profiter de cette occasion pour se mettre au diapason du monde moderne. On a bien vu à ce moment que la question amazonienne avait été instrumentalisée. On avait utilisé la détresse des pauvres pour promouvoir des projets idéologiques. Je dois avouer qu’un tel cynisme m’attriste profondément. Au lieu de travailler à faire découvrir aux peuples de l’Amazonie la profondeur et la richesse uniques de la personne de Jésus-Christ et de son message de Salut, on a voulu “amazoniser” Jésus-Christ et lui faire épouser les croyances et pratiques des indigènes amazoniens, en leur proposant un sacerdoce à taille humaine adapté à leur situation. Les peuples de l’Amazonie, comme ceux d’Afrique, ont besoin d’un Christ crucifié, « scandale pour les juifs, folie pour les païens », vrai Dieu et vrai homme, qui est venu sauver les hommes marqués par le péché, leur donner la Vie et les réconcilier entre eux et avec Dieu, en faisant la paix par le sang de sa Croix. Il vient sauver tout homme profondément marqué par le péché.

Comment analysez-vous la tendance à opposer des courants, voire des hommes, au sein de l’Église. À la sortie de votre livre, certains ont même évoqué une “guerre des papes”…

J’en suis très peiné et attristé. Cette maladie qui consiste à réduire l’Église à un champ de bataille politique finit par gagner les chrétiens et les clercs eux-mêmes. Dans les médias et les réseaux sociaux, chacun commente, juge et parfois condamne ou insulte. Cette attitude provient d’un regard naturaliste. Beaucoup ne voient pas que l’Église est d’abord un mystère. Elle est la continuation sur terre de la présence du Christ. Elle doit être le lieu de la charité, de la communion et de l’unité dans la foi. Si nous ne retrouvons pas un peu de bienveillance, le Christ ne sera pas au milieu de nous et alors nous rendrons l’Église inféconde. Si la haine, le soupçon et le ressentiment s’infiltrent parmi nous, nous mourrons. Comment serions-nous crédibles si nous n’avons pas entre nous le minimum de charité ? Comment serions-nous crédibles si nous ne savons pas nous demander mutuellement pardon ?

L’Église est une mais les fidèles voient qu’il y a des tendances différentes voire opposées, des points de désaccord entre les hommes d’Église. Comprenez-vous leur potentielle inquiétude ?

L’unité de l’Église est d’abord fondée sur la prière. Si nous ne prions pas ensemble, nous serons toujours divisés. J’aimerais que les synodes soient davantage des temps de prière commune et non un champ de bataille idéologique ou politique. J’aimerais que la vie de la curie romaine soit davantage marquée par une vie commune de prière et d’adoration. J’aimerais que la vie de toute l’Église soit d’abord une vie de prière commune. Je suis persuadé que la prière est notre premier devoir de prêtre. De la prière naîtra l’unité. De la prière surgit la vérité. Mais l’unité des catholiques n’est pas une simple affection sentimentale. Elle se fonde sur ce que nous avons en commun : la Révélation que le Christ nous a laissée. Si chacun défend son opinion, sa nouveauté, alors la division se répandra partout. La source de notre unité nous précède. La foi est une, c’est elle qui nous unit. L’hérésie est le véritable ennemi de l’unité. Je suis frappé de constater que le subjectivisme hystérise les débats. Si l’on croit à la vérité, on peut la chercher ensemble, on peut même avoir des débats francs entre théologiens, mais les cœurs demeurent apaisés. On sait bien qu’à la fin la vérité apparaît. Au contraire, quand on remet en cause l’objectivité intangible de la foi, alors tout se transforme en rivalités de personnes et en luttes de pouvoir. La dictature du relativisme, parce qu’elle détruit la confiance paisible en la vérité révélée, empêche un climat de sereine charité entre les hommes.

Prenons l’exemple de l’ordination des hommes mariés. Deux tiers des évêques du synode le réclamaient pour l’Amazonie, le pape Benoît XVI et vous-même le redoutiez…

Nous ne devons pas avoir peur. L’Église est comme la barque des apôtres que nous décrit l’Évangile : souvent dans la tempête, parfois au bord du naufrage, mais jamais submergée. Le Christ est dans la barque avec nous, même s’Il semble dormir. Je veux demander aux chrétiens de rester calmes et confiants. La foi ne change pas, les sacrements ne changent pas. Jésus-Christ est le même, hier, aujourd’hui et pour les siècles. La vie divine se transmet malgré nos erreurs et nos péchés. Les clercs se sont souvent disputés. Dieu est plus puissant que nos mesquineries humaines. Si chacun défend son opinion, sa nouveauté, sa manière d’inculturer la Révélation et les trésors de la Tradition de l’Église, alors la division se répandra partout et la division s’installera parmi les fidèles. Nous devons au peuple chrétien un enseignement clair, ferme et stable. Comment accepter que les conférences épiscopales se contredisent ? Là où règne la confusion, Dieu ne peut habiter ! L’unité de la foi suppose l’unité du magistère dans l’espace et dans le temps. Quand un enseignement nouveau nous est donné, il doit toujours être interprété en cohérence avec l’enseignement qui précède. Si nous introduisons des ruptures et des révolutions, nous brisons l’unité qui régit la sainte Église à travers les siècles. Cela ne signifie pas que nous soyons condamnés au fixisme. Mais toute évolution doit être une meilleure compréhension et un approfondissement du passé. L’herméneutique de réforme dans la continuité que Benoît XVI a si clairement enseignée est une condition sine qua non de l’unité. Ceux qui annoncent à grand fracas le changement et la rupture ne cherchent pas le bien du troupeau. Notre unité se forgera autour de la vérité de la doctrine catholique. Il n’y a pas d’autres moyens. Quel cadeau plus merveilleux à offrir à l’humanité que la vérité de l’Évangile, et un sacerdoce tel que le Christ et les apôtres l’ont vécu ?

Que pensez-vous du processus synodal en cours en Allemagne ? Des cardinaux ont dénoncé le risque de “protestantisation” de cette Église : qu’en pensez-vous ?

Ce qui se passe en Allemagne est terrible. On a l’impression que les vérités de la foi et les commandements de l’Évangile vont être mis aux voix. De quel droit pourrions-nous décider de renoncer à une partie de l’enseignement du Christ ? Je sais que beaucoup de catholiques allemands souffrent de cette situation. Comme l’a souvent dit Benoît XVI, l’Église d’Allemagne est trop riche. Avec l’argent on est tenté de tout faire : changer la Révélation, créer un autre magistère, une Église non plus une, sainte, catholique et apostolique, mais allemande. Le risque pour elle est de se penser comme une des institutions du monde. Comment dès lors ne finirait-elle pas par penser comme le monde ? Je voudrais inviter mes frères allemands à faire l’expérience de la pauvreté, à renoncer aux subventions de l’État. Une Église pauvre n’aura pas peur de la radicalité de l’Évangile. Je crois que, souvent, nos liens avec l’argent ou le pouvoir séculier nous rendent frileux ou même lâches pour annoncer la Bonne Nouvelle. Derrière ce débat se pose la question de la nature surnaturelle de la foi. Être chrétien n’est pas seulement un complément spirituel pour une vie séculière, un aspect du développement personnel dont les hommes contemporains stressés sont friands. Être chrétien, c’est laisser Dieu lui-même faire irruption dans nos vies et nous changer. Nous ne faisons pas notre marché dans l’ensemble des croyances et des pratiques spirituelles. Nous recevons intégralement et totalement l’évènement surnaturel de la Révélation divine. Il s’impose à nous. Il bouleverse nos vies.

Sur les questions internes à l’Église, il existe aujourd’hui des débats. Le pape François a déclaré ne pas craindre le schisme. Vous non plus ? Comment pourrait-on ramener l’unité ?

Cela n’est possible que par une priorité donnée à la prière et à l’adoration. Ensemble nous y apprendrons la fidélité intégrale à la doctrine catholique vécue dans la plus grande charité.

L’Église est secouée de toutes parts. Des batailles internes aux affaires de pédophilie en passant par son apparente inadéquation au monde moderne… Que se passe-t-il ?

Nous vivons une crise profonde. Mais cette crise est d’abord une crise de la foi et une profonde crise du sacerdoce. Les crimes abominables des prêtres en sont le symptôme le plus terrifiant. Quand Dieu n’est pas au centre, quand la foi ne détermine plus l’action, quand elle n’oriente plus et n’irrigue plus la vie des hommes, alors de tels délits deviennent possibles. Comme le disait encore Benoît XVI : « Pourquoi la pédophilie a-t-elle atteint de telles proportions ? En dernière analyse, la raison en est l’absence de Dieu. » On a, en effet, formé des prêtres sans leur enseigner que le seul point d’appui de leur vie est Dieu, sans leur faire expérimenter que leur vie n’a de sens que par Dieu et pour lui. Privé de Dieu, il ne leur est resté que le pouvoir. Certains ont sombré dans la logique diabolique des abus d’autorité et des crimes sexuels. Si un prêtre ne fait pas quotidiennement l’expérience qu’il n’est qu’un instrument, alors il risque de s’enivrer d’une sensation de puissance. Si la vie d’un prêtre n’est pas une vie consacrée, alors il est en grand danger d’illusion et de déviation. La face de l’Église a été souillée par le péché de ses fils. Mais aujourd’hui apparaît à nouveau le vrai visage de l’Église. Il resplendit chez ces prêtres courageux qui vont assister les mourants au péril de leur vie, chez ces prêtres qui portent leur peuple dans la prière silencieuse et secrète. Les chrétiens sont affaiblis par leur manque de foi. Certains chrétiens semblent vouloir se priver de cette lumière. Ils se contraignent à voir le monde avec un regard sécularisé. Pourquoi ? Est-ce un désir d’être acceptés par le monde ? Un désir d’être comme tout le monde ? Je me demande si, au fond, cette attitude ne masque pas tout simplement la peur qui nous fait refuser d’entendre ce que Jésus lui-même nous dit : « Vous êtes le sel de la terre. […] Vous êtes la lumière du monde » (Mt 5,13-14). Quelle responsabilité ! Quelle charge ! Renoncer à être le sel de la terre, c’est condamner le monde à rester fade et sans goût, renoncer à être la lumière du monde, c’est le condamner à l’obscurité. Nous ne devons pas nous y résoudre !

Que faire ?

Il y a, chez beaucoup de chrétiens, une répugnance à témoigner de la foi ou à porter au monde la lumière. Notre foi est devenue tiède, tel un souvenir qui s’estompe peu à peu. Elle devient comme un brouillard froid. Alors nous n’osons plus affirmer qu’elle est l’unique lumière du monde. Pourtant, nous avons à témoigner non de nous-mêmes, mais de Dieu qui est venu à notre rencontre et s’est révélé. Il est temps d’arracher les chrétiens au relativisme ambiant qui anesthésie les cœurs et endort l’amour ! On mesure, à notre apathie devant les déviations doctrinales, la tiédeur qui s’est installée parmi nous. Il n’est pas rare de voir enseignées de graves erreurs dans les universités catholiques ou dans les publications officiellement chrétiennes. Personne ne réagit ! Prenons garde, un jour les fidèles nous demanderont des comptes. Ils nous accuseront devant Dieu de les avoir livrés aux loups et d’avoir déserté notre poste de pasteur défendant la bergerie. Notre foi conditionne notre amour pour Dieu. Défendre la foi, c’est défendre les plus faibles, les plus simples, et leur permettre d’aimer Dieu en vérité. Il en va du salut des âmes, des nôtres et de celles de nos frères. Le jour où nous ne brûlerons plus d’amour pour notre foi, le monde mourra de froid, privé de son bien le plus précieux. Qui aujourd’hui se lèvera pour annoncer aux villes d’Occident la foi qu’elles attendent ? Qui se lèvera pour annoncer l’Évangile aux musulmans ? Ils la recherchent sans le savoir. Ils se tournent vers l’islamisme parce que l’Occident leur offre comme unique religion la société de consommation. Nous ne pouvons plus nous dire croyants et vivre en pratique comme des athées !

Vous qui êtes au cœur de l’Église et de son centre de décision qu’est le Vatican, quel regard portez-vous sur l’Église aujourd’hui ?

Le centre de l’Église n’est pas l’administration vaticane. Le centre de l’Église est dans le cœur de tout homme qui croit en Jésus-Christ, qui prie et qui adore. Le centre de l’Église est au cœur des monastères. Le centre de l’Église est surtout dans chaque tabernacle parce que Jésus y est présent. On ne peut juger l’Église avec des critères mondains. Elle n’a que faire des sondages. Elle n’est pas là pour être influente dans le monde. L’Église redit à la suite de Jésus : « Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix » (Jn 18,37). Les chrétiens seront toujours indignes de cette mission, mais l’Église sera toujours là pour témoigner du Christ.

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