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Qu’est-ce donc exactement la langue syriaque ?

Les patriarches maronites étaient déterminés à protéger leur langue syriaque. Parce que la langue est le témoin le plus précieux du passé et le moyen le plus propice à la réalisation d’un avenir tout aussi précieux. Parce que la langue communique les secrets et les connaissances de la société, son héritage et sa sagesse. Parce qu’aucune société ne peut survivre sans pouvoir exprimer avec ses propres mots sa propre culture, ses valeurs et ses aspirations.Pour les Patriarches,la langue était l’expression de leur culture, de leur spiritualité, de leur foi et de leur identité. Qu’est-ce donc exactement la langue syriaque ? Quelles sont ses caractéristiques ? Quelle est la différence entre le syriaque, l’araméen et le garshouné ?

 

L’écriture Estranguelo

 

La région entière représentée sur cette carte était une région araméenne, avec de nombreux dialectes et différentes cultures. Mais seule la partie supérieure, surlignée en rouge, était la région de langue syriaque. Cette région s’étendait de Canaan à la Haute Mésopotamie. La langue parlée ici était le cananéen-araméen. Mais durant la période grecque, elle a été hellénisée ; et ensuite, durant la période romaine, elle a été christianisée.

 

 

Cette langue cananéenne-araméenne, hellénisée puis christianisée, avait besoin d’un nouveau nom et d’une nouvelle identité chrétienne. La zone surlignée en rouge était une province administrative romaine appelée : Provincia Syria. Les chrétiens ont donc utilisé ce nom pour s’identifier à leur nouvelle langue et à leur nouvelle identité. C’est ainsi que cette langue cananéenne-araméenne, après avoir été hellénisée et christianisée, est devenue la langue syriaque. Dans la partie orientale de la zone rouge syriaque, appelée Haute Mésopotamie, la langue est le syriaque oriental. Et dans la partie occidentale appelée Canaan, la langue est le syriaque occidental.

Le syriaque occidental a quelque chose de très spécifique: c’est la lettre Olaph prononcée comme un O. Cette particularité a été remarquée par les jésuites, le Père Fleisch, puis le Père Jean Aucagne. Ils ont remarqué que ce O est très unique au phénicien et à la langue syriaque occidentale. Et cela apparaît précisément là où la gémination ou « chaddeh » disparaît. Et cette gémination ou « chaddeh » est fondamentale dans toutes les langues sémitiques, même dans le syriaque oriental. Seul le phénicien et sa version chrétienne, le « syriaque occidental », ne font pas usage de la gémination et semblent la remplacer par un O sur la lettre suivante. C’est encore le cas aujourd’hui par exemple au Nord du Liban, dans la région de Bsharré.

 

 Village de Bsharré – Nord du Liban

 

Mais le syriaque a d’autres particularités par rapport à l’araméen. Il possède son propre alphabet, sa syntaxe et sa grammaire. Par exemple, le pluriel en araméen serait en « in », comme Tannourin et Ain Tourin (noms de villages libanais). En syriaque, le pluriel est dans la forme du  » é  » final comme « ilono », un arbre, qui devient « iloné ». Il est facile pour un francophone de reconnaître les mots syriaques d’origine grecque, car ils ressemblent aux mots français. Comme : Ped-to = pied ; Qlidé = clés ; Esphiro = sphère ; Firé = fruits ; Muséion = musée ; Théatron = théâtre ; Hypodromos = l’hyppodrome ; Matématiqi = les mathématiques ; Grammatiqi = grammaire ; Lampido = lampe ; Oar = l’air ; Philosophisé = philosophes ; Guéographia = géographie ; Kronos = chronique ; Qomino = cheminée, foyer ou poêle ; Tonos = thon ; Makino = machine …

Ensuite, nous avons des mots ecclésiastiques comme : Patriarko = patriarche ; Episcoupo = évêque ; Ukharistia : Eucharistie ; Liturguia : liturgie ; Youqno = icône

 

Le Garshouné

Le syriaque étant également un mélange entre le « cananéen-araméen » et le grec, cela augmente ses capacités terminologiques. Cela fait du syriaque une langue moderne capable d’exprimer des concepts philosophiques et des termes scientifiques et modernes. Une question qui se pose souvent : qu’est-ce que le Garshouné ? Quel est son lien avec le syriaque?

Gar Shom était le fils de Moïse. Son nom signifie en hébreu : vivre « là-bas », à l’opposé de « vivre ici ». Il signifie donc : l’Étranger. Garshouné est donc une langue étrangère, tel que l’arabe, écrite en lettres syriaques.

 

Document dont le titre est en Garshouné car il se lit en arabe. Et le texte est en syriaque. Mais l’écriture est la même.

 

Qu’en est-il de l’alphabet syriaque ?

Le mot Alphabet est un mot syriaque qui vient du phénicien « Olaph – bét », le nom des deux premières lettres. Le syriaque utilise l’alphabet phénicien de 22 lettres, avec quelques lettres qui ont une prononciation dure et douce, comme par exemple le P qui devient un F après une voyelle, le B devient un V, et le K devient un Kh

Alphabet phénicien encore utilisé en syriaque. Il se trouve au Musée national de Beyrouth.

 

Ci-dessous, nous pouvons voir l’évolution de l’écriture phénicienne en 3 différentes graphies syriaques :

Les 3 graphies syriaques

La première ligne, juste en dessous du phénicien, est l’écriture monumentale ou majuscule appelée Estranguélo. La dernière ligne est l’écriture cursive appelée Serto. Et entre les deux se trouve la forme intermédiaire appelée Madenkhaya (Orientale)

 

Photo du Pater – Notre Père : « Avoun dva Shmayo » écrit une fois dans le monumental Estranguelo… Et encore dans la petite écriture cursive.

 

L’écriture cursive pour les Maronites est le Serto, et pour les Syriaques Orientaux, c’est le Madenkhaya. Mais l’écriture monumentale appelée Estranguelo est la même pour tous les Syriaques, qu’ils soient maronites ou syriaques orientaux. Comme le syriaque est une évolution du cananéen-araméen, il utilise simplement le même alphabet phénicien, mais dans ses différentes écritures : monumentales et cursives.

Défendre et raviver la langue syriaque

Les patriarches maronites étaient déterminés à protéger leur langue syriaque. Pour eux, elle était l’expression de leur culture, de leur spiritualité, de leur foi et de leur identité. Cette importance a été clairement affirmée par le patriarche Estéphanos Douayhi au XVIIe siècle. Il a qualifié la langue syriaque de Mystère, équivalent aux Mystères du dogme chrétien. Pour la théologie chrétienne, Mystère ne signifie pas que la foi et les vérités sont contraires à l’intelligence et à la raison, mais qu’elles se situent au-delà de leur limite. Ce que le patriarche voulait dire, c’est qu’aucune traduction ne peut remplacer l’original syriaque et exprimer le concept dans son entièreté. Le patriarche souligne ainsi l’importance de ce que nous perdons lorsque nous abandonnons notre langue syriaque.

 

Le patriarche Estéphanos Douayhi

Lorsque le syriaque a commencé à être sérieusement menacé au XVIIIe siècle, le Concile maronite de Louaizé a interdit en 1736 la traduction en arabe des livres de la liturgie. Moins de dix ans plus tard, en 1744, le patriarche maronite Simon Evode (ou Chémeoun Awad) a convoqué un synode précisant qu’il était strictement interdit de traduire les livres maronites en arabe, sans une permission spéciale des autorités de l’Eglise. Cette permission ne pouvait être accordée qu’à deux conditions : le texte arabe devait être imprimé en lettres syriaques (ce qui est communément appelé Garshouné) et en face de chaque texte Garshouné, il était obligatoire de placer sur la même page le texte syriaque original. Tout manquement à ces directives était passible d’excommunication.

 

 Texte syriaque Garshouné

On peut voir dans le manuscrit ci dessus, le texte syriaque dans la colonne de droite et sa traduction arabe dans la colonne de gauche. Et bien sûr, l’arabe est écrit en Garshouné, c’est-à-dire en alphabet syriaque, comme l’exigeait le Concile.

Les choses devaient être prises très au sérieux à une époque où les Melkites (ou Grecs catholiques) commençaient à perdre leur culture syriaque par le recours massif des traductions arabes. Le patriarche maronite Simon Evode a réitéré les articles du Concile de 1744 lors d’un nouveau Concile tenu en 1755.
Et de nouveau, un an plus tard, le nouveau patriarche Tobia Khazen reprend toutes les clauses du Concile tenu en 1756. Plus récemment, le Synode Maronite de 2005 a ordonné la préservation et la renaissance de la langue et de la culture syriaques dans toutes les écoles et les universités maronites.

 

Le Patriarche Tobia Khazen

Dans l’article numéro 10, le Concile précise : « le synode exhorte les établissements rattachés à l’Eglise Maronite à élaborer un plan pratique pour raviver cette langue ». « Les universités doivent œuvrer pour enseigner la langue et le patrimoine intellectuel et littéraire syriaques. Elles devront rassembler, publier, traduire ce patrimoine et l’intégrer dans les programmes académiques. »

Le patriarche qui a dû lutter le plus intensément pour préserver la langue et l’identité syriaques du Liban est le patriarche Antonios Petros Arida. Il était confronté aux défis du Grand Liban. Préparée par le Père Raphaël Bar Armalto, sa lettre exprime avec confiance sa vision du Liban moderne. Elle a été écrite en 1946, 3 ans après l’indépendance du pays.

 

Le Patriarche Antonios Petros Arida

« Dans cette lettre, votre bonté a montré et exprimé son amour et son cher désir que la langue syriaque soit enseignée dans tous les monastères et les écoles de notre bienheureux Liban (…) Et qu’ils reviennent à l’apprentissage de leur langue ancestrale. Et qu’ils la parlent comme hier et comme autrefois. » « W nalfounoy, law bdayroto wa bmadershoto bal7ud ! Élo of bkulhun boté dkuléh u7dono d Lévnon 7ésno mrido da Kristioné » (Et qu’ils l’enseignent, non seulement dans les monastères et les écoles, mais aussi dans toutes les maisons de la Nation libanaise, forteresse imprenable des Chrétiens).

Dans son village natal de Bsharré, au nord du Liban, Gebran Kahlil Gebran a étudié le syriaque à l’école. Et il s’est attaché à sa langue autant qu’à sa Vallée Sacrée. Dans l’une de ses lettres à Mary Haskel, il écrit « La Bible est la littérature syriaque exprimée en anglais ». Cette très brève définition nous montre à quel point il vénérait sa langue syriaque.

Le syriaque était partout. Dans les écoles, les villages et les champs libanais. Voici un manuel scolaire datant de 1913 : Il montre que tout juste avant Kafno, le grand génocide maronite de la première guerre mondiale, nos enfants apprenaient encore leur langue à l’école.

 

Manuel scolaire datant de 1913

L’un de nos plus grands amateurs de syriaque était un Malfono, c’est-à-dire un professeur. Il était l’instituteur de Saint Charbel. Il s’appelait Joseph Kassab, connu aujourd’hui sous le nom de Saint Nemtalla Hardini. Un jour, ses étudiants lui ont demandé : « Devons-nous toujours prier en syriaque ? » Et sa réponse a été la suivante : « Pas seulement pendant que vous priez. Parlez toujours en syriaque, dans vos champs et dans vos maisons, au travail et au repos, c’est notre langue. »

Ecole du chêne – Les enfants apprenant le syriaque

 

Il n’est pas possible d’aborder le sujet de la langue et de l’identité syriaques sans mentionner les lettres du philosophe Charles Malik. Ce chrétien grec orthodoxe a écrit ses deux lettres aux Maronites dans lesquelles nous lisons : « Les Maronites ont reçu un ancien héritage araméen-syriaque, qui les lie historiquement, culturellement et religieusement aux vestiges de la grande civilisation araméenne de l’Orient. […] Qui est plus digne que les Maronites de respecter, honorer, admirer, étudier et perpétuer la langue araméenne ? Elle leur a été donnée. Elle vit dans leur quintessence. Ce sont eux – et pas d’autres – qui en sont les premiers responsables, et pas seulement pour l’étudier historiquement, théoriquement, et avec la même curiosité que les Européens et les Occidentaux. Ils en sont responsables, ce qui les lie culturellement et spirituellement aux éléments restants de la civilisation orientale et à leur diaspora à travers le monde. »

 

Charles Malik

« La langue est le phénomène le plus important des civilisations, car elle est la vie dans ses sens les plus profonds ; elle détermine les racines, les origines et le patrimoine ; elle détermine les lignées familiales… […] Pourquoi les Maronites ont-ils préservé leur héritage araméen ? A-t-il été préservé par simple coïncidence ? Est-ce simplement la nature des choses que nous comprenons par la raison qui les a poussés à le préserver ? Est-ce simplement leur isolement dans leur montagne imprenable ? »

« Le croyant n’est satisfait d’aucune de ces explications. Il vit en présence de quelque chose de réel qui dépasse la nature et l’esprit, quelque chose qui rejette les coïncidences par principe et en pratique. Au moins, le croyant se demande : la Providence n’a-t-elle pas un rôle à jouer dans cette affaire ? […] Si Dieu existe et si Sa Providence concernant tout ce qui existe, existe aussi, y compris au-delà de tout Homme et de son destin, n’est-il pas possible et même attendu que la survie des Maronites et de leur ancien héritage araméen ait un but éternel, surtout en ces temps spéciaux et dans cette région en particulier ? »

L’auteur français Rémy de Gourmont poursuit dans la même perspective : « Quand un peuple n’ose plus défendre sa langue, il est mûr pour l’esclavage »

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