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Séverine Dubois et Pierre-Marie Tiberghien  22 juin 2013
Temps de lecture 3 mn

Vendredi 7 juin 2013. Akilou Bassi, 46 ans est arrêté à l’aéroport de Manille. Parti de son pays, le Bénin une semaine plus tôt, c’est dans un hôtel du Togo qu’il avale plusieurs dizaines de capsules de drogue contenant au total plus de 600 g de Shabu. Le voilà drug mule. Addis-Abeba, Bangkok, Hongkong… C’est finalement à Manille que la police des Frontières, déjà au fait de l’existence d’un fort trafic de drogue provenant d’Afrique de l’ouest, soupçonne Akilou de ne pas être le touriste qu’il prétend. Un coup de téléphone à l’hôtel suffit pour confirmer les doutes : son nom n’est pas dans les registres.


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Les agents du NBI (National Bureau of Investigation : équivalent philippin du FBI américain) arrêtent le béninois et l’emmènent dans leurs bureaux dans le centre de Manille. Cette arrestation constitue une première et pendant plusieurs jours, la presse vit au rythme des nouvelles expulsions des capsules, portant le nombre total à 62… De son côté Akilou est paniqué. Il ne parle que très peu l’anglais, il ne comprend pas bien ce qui lui arrive, il a peur qu’on le tue. Lorsqu’il est emmené à l’hôpital pour faire un scanner de son abdomen, il se débat comme un lion. La police se met alors en recherche d’un interprète et le trouve par l’intermédiaire de journalistes de l’émission d’investigation de la chaîne de télé GMA, avec qui ils ont l’habitude de collaborer. Ces derniers se sont saisis de l’affaire pour comprendre les fonctionnements de ce trafic qui menace gravement le pays.

Chacun fait son métier mais d’une façon étonnamment humaine. Les policiers se réjouissent qu’à travers la présence de la traductrice, Akilou trouve un certain réconfort. Plusieurs fois l’un des agents s’exclame : « C’est bien que vous soyez là pour lui, il est très seul. » Il est autorisé à téléphoner à plusieurs reprises à sa famille. Chose inconcevable même : le NBI accepte de transférer à sa femme via Western Union les 700 dollars qu’il a en poche ! Bien sûr le béninois arrêté avec une telle quantité de drogue constitue une précieuse source de renseignements pour les policiers philippins qui luttent tant qu’ils le peuvent contre les trafics organisés. Cependant, dans les bureaux du NBI, un étrange phénomène se produit : le dealer redevient peu à peu une personne que l’on considère avec humanité. Un policier découvrant la mission de Points-Cœur pose même cette question essentielle : « Comment puis-je être plus compatissant dans mon métier ? »

Akilou lui-même sort peu à peu du rôle de l’homme arrêté qui se défend comme il le peut. On découvre en lui le cœur de l’homme, capable de sacrifice pour sa famille. « J’ai deux enfants et ma femme est enceinte ». Est-cela qui a poussé Akilou à prendre de tels risques pour un cachet de 2500 euros ? Risque vital si l’une des capsules venaient à s’ouvrir ; risque pour sa liberté s’il se faisait arrêter. Il le reconnaît : « J’ai pris le risque. J’ai perdu. C’est fini. Ma femme est très en colère à présent contre moi ». Il y a son désir de justice aussi : « Pourquoi ici vais-je prendre 15 ans, si en France je n’en prendrais pas plus de trois ? » Il y a eu aussi sa peur de mourir juste après son arrestation, sa méfiance à l’égard des policiers. Puis peu-à-peu une certaine confiance s’établit.

Quant à l’équipe de l’émission Imbestigador, programme très suivi dans le pays, si elle est à la recherche du sensationnel, elle n’en est pas moins désireuse de vérité. Le sujet est d’une actualité brûlante mais cela n’empêche pas les journalistes de se laisser toucher par cet homme. Ils cherchent à comprendre ses motivations, son parcours. Indéniablement l’histoire de cet homme qui en un instant a tout perdu et peut-être à jamais – sa liberté, sa femme, ses enfants, ses amis, son pays – les émeut.

Quand on rencontre toutes ces personnes, on comprend qu’il n’y a plus trois catégories distinctes : le dealer, les médias et la police. Non. Tout être humain est, de par sa nature même, digne de compassion. Ceux qui enfreignent la loi sont aussi capables de justice ; ceux qui cherchent à la faire appliquer sont aussi capables de l’enfreindre. C’est la conscience de cette réciprocité qui peut permettre aux agents de regarder Akilou avec compassion. C’est un fait : sous sommes tous des pécheurs ayant un besoin vital de miséricorde.

Dimanche 16 juin, 22 h. La chaîne GMA diffuse le documentaire dans l’émission Imbestigador. Quinze minutes. Rien de faux n’est dit. On éteint cependant la télé en se disant : « Et alors ? ». Les faits sont vrais. Pourquoi ne se dégage-t-il aucun sentiment de paix, mais au contraire, une insatisfaction, presque un mensonge ? Ce vide laissé par l’émission témoigne au moins d’une chose et peut-être est-ce là son mérite : la vérité dépasse les faits. On ne peut réduire l’être humain à des faits, à ses actes, à sa condition, à son travail. Si forte dans la réalité de cette histoire, l’humanité de chacun a beaucoup de mal à transparaître dans le documentaire. On ne peut se contenter de cette absence de parti pris qui ne révèle pas la profondeur de la réalité et la vérité dans toutes ses composantes. Celle-ci ne peut-être uniquement factuelle. Elle se déploie dans la rencontre de ces humanités qui se sont croisées, et révélées, dans cette recherche universelle d’une plus grande justice, dans la quête de la Vérité.

Pour information : un article de journal et le lien de l'émission Imbestigador

 

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3 Commentaires

  1. C'est bien beau, mais la compassion ne justifie pas tout: le traffique de drogue entraine une criminalité à la source comme au bout de la chaine dont l'unique raison est l'appat du gain…!

  2. Denis

    C'est vrai, Paulo, le trafique de drogue est un mal destructeur et révoltant. L'auteur ne cherche pas à justifier le mal, mais elle invite à regarder cette personne précise sans avoir à choisir entre son crime et sa dignité absolue… C'est inconfortable, ça oui. Mais comme Thérèse, Séverine "choisit  tout". Que la justice fasse son travail ! Qu'elle le fasse très bien, car si c'est un homme…

    Merci de nous rappeler à cette audace invraisemblable de la compassion.