Home > Littérature > Anna Akhmatova, Requiem
Durant les grandes purges de Staline, Anna Akhmatova (1889-1966) avait perdu son mari. Par la suite, aux portes des prisons de Leningrad, elle attendra la libération de son fils qui subira trois incarcérations arbitraires et ne sera libéré qu'en 1956. Son Requiem, l'un de ses plus grands poèmes, écrit entre 1935 et 1940, est dédié aux femmes qui partageaient son sort.

 
 
 

Dans la courte introduction au Requiem, Ana Akhmatova raconte : 

J’ai passé dix-sept mois à faire la queue devant les prisons de Leningrad. Un jour, quelqu’un crut me reconnaître. Alors, derrière moi, une femme aux lèvres bleuies et qui n’avait jamais entendu mon nom sembla s’éveiller de la torpeur où nous étions toutes plongées et me chuchota à l’oreille (là-bas, nous ne parlions toujours qu’à voix basse) :
– Et ceci, vous pourriez le décrire ?
Et j’ai répondu :
– Oui.
Alors, quelque chose comme un sourire glissa sur ce qui, un jour, avait été son visage.
 
 
 
REQUIEM : ÉPILOGUE, I
 
 
Et j'ai appris comment s'effondrent les visages,
Sous les paupières, comment émerge l'angoisse,
Et la douleur se grave sur les tablettes des joues,
Semblables aux pages rugueuses des signes cunéiformes ;
Comment les boucles noires ou les boucles cendrées
Deviennent, en un clin d'œil, argentées,
Comment le rire se fane sur les lèvres sombres,
Et, dans un petit rire sec, comment tremble la frayeur.
Et je prie Dieu, mais ce n'est pas pour moi seulement,
Mais pour tous ceux qui partagent mon sort,
Dans le froid féroce, dans le juillet torride,
Devant le mur rouge devenu aveugle.
 
 
 
 
Anna Akhmatova, Requiem, traduction du russe par Paul
Valet, éditions de Minuit, 1966, p. 41.
 
 
 
Nous en découvrons la version russe chantée par Svetlana Loukine
(son dernier concert a eu lieu le 19 novembre 2014 à Paris): 

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2 Commentaires

  1. Jean C.

    Anna Akhmatova n'avait pas subi l'exil elle avait effectivement choisi de partager le sort de son peuple : "Avec mon peuple, j'étais alors, / Là, où par malheur, mon peuple était."

    A la suite de l'exécution de son mari, en 1921, elle fut écartée de la vie littéraire. Elle écrivit alors un poème intitulé "La calomnie" : "La calomnie ne me quitte pas Son pas rampant me suit dans le sommeil…" En 1945, après une lecture de ses poèmes, le public répond par de très longs applaudissements. Staline demande alors: "qui a organisé cette ovation?" Un ans plus tard, Jdanov, du Politburo chargé de la culture, écrit : "C'est la poésie d'une grande dame hystérique, ballottée entre le boudoir et l'oratoire. L'essentiel chez elle, ce sont les motifs érotiques, entremêlés des motifs de la tristesse, du spleen, de la mort, de la mystique, de la fatalité. Nonne ou pécheresse, ou plutôt nonne et pécheresse chez qui la fornication se mêle à la prière… " Devant l'ignominie de ces propos et de tant d'autres, celle qui sera saluée comme la plus grande figure de la littérature soviétique avait choisi son attitude : " Le silence est devenu ma maison, ma capitale – le mutisme".

    Elle ne fut réhabilitée qu'en 1955. Elle écrivit aussi dans le Requiem, se faisant la voix de tant d’autres femmes : "Cette femme est malade, Cette femme est solitaire. / Le mari mort, le fils est en prison / Priez à mon intention."

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