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« L’adieu » du poète Yves Bonnefoy

Le poète Yves Bonnefoy est mort ce vendredi 1er juillet à l'âge de 93 ans. Traversée par un lyrisme profond, dont le timbre nous sera plus nécessaire que jamais, à l'heure où le monde semble sombrer plus tragiquement dans les dictats de l'utile, la voix qu'il fut n'a pas voulu choisir entre la compassion – qui nous porte aux misères de ce monde – et la beauté dont l'esprit est inquiet. 
 
Que ce monde demeure est un poème d'un recueil majeur du poète, Les planches courbes (2001)
 

Métaphysicien, comme le furent les poètes anglais de la première moitié du XVIIème siècle, il n'a cessé d'interroger les grandes voix qui semblaient atteindre, au delà des écueils de la beauté, « l’évidence mystérieuse » de la présence. Il disait : « La tâche du poète, est de montrer un arbre, avant que notre intellect nous dise que c’est un arbre ». Il savait que le XXIème siècle risquait de voir périr la poésie, et avec elle, les chances d'un rapport au monde apte à restaurer les chemins de la « vraie vie » dont Rimbaud s'était mis en quête. Il a ainsi frappé « dans le leur du sueil », à la porte des mots, comme pour leur demander si, dans les déserts de la modernité, ils pouvaient revenir – et nous conduire avec eux –  à leur état d'enfance, la « vérité de parole », cette aptitude à nous rendre à nous-même, à rayonner comme à leur insue dans le bonheur d'un « Ici sans fin ».

Le poème qui suit, intitulé Vrai lieu (Du mouvement et de l'immobilité de Douve, 1953), est l'expression de l'attente la plus profonde du coeur. Puis nous lirons L'Adieu (Ce qui fut sans lumière, 1983). Une immense désiullusion semble l'animer. Mais depuis les voûtes effondrées, dans l'assentiment à l'échec de ce rêve que toute parole poétique poursuit, laisant retomber le poète dans "l'ici", quelque chose point avec plus d'insistance qui a saveur d'éternité. 

 

 
 
Vrai lieu 
 
Qu'une place soit faite à celui qui approche, 
Personnage ayant froid et privé de maison.

Personnage tenté par le bruit d'une lampe, 
Par le seuil éclairé d'une seule maison.

Et s'il reste recru d'angoisse et de fatigue, 
Qu'on redise pour lui les mots de guérison.

Que faut-il à ce cœur qui n'était que silence. 
Sinon des mots qui soient le signe et l'oraison.

Et comme un peu de feu soudain la nuit. 
Et la table entrevue d'une pauvre maison ?

 
 
L'adieu 
 
Nous sommes revenus à notre origine.
Ce fut le lieu de l'évidence, mais déchirée.
Les fenêtres mêlaient trop de lumières,
Les escaliers gravissaient trop d'étoiles
Qui sont des arches qui s'effondrent, des gravats,
Le feu semblait brûler dans un autre monde.

Et maintenant des oiseaux volent de chambre en chambre,
Les volets sont tombés, le lit est couvert de pierres,
L'âtre plein de débris du ciel qui vont s'éteindre.
Là nous parlions, le soir, presque à voix basse
À cause des rumeurs des voûtes, là pourtant
Nous formions nos projets : mais une barque,
Chargée de pierres rouges, s'éloignait
Irrésistiblement d'une rive, et l'oubli
Posait déjà sa cendre sur les rêves
Que nous recommencions sans fin, peuplant d'images
Le feu qui a brûlé jusqu'au dernier jour.

Est-il vrai, mon amie, 
Qu'il n'y a qu'un seul mot pour désigner 
Dans la langue qu'on nomme la poésie 
Le soleil du matin et celui du soir,

Un seul le cri de joie et le cri d'angoisse, 
Un seul l'amont désert et les coups de haches, 
Un seul le lit défait et le ciel d'orage, 
Un seul l'enfant qui naît et le dieu mort?

Oui, je le crois, je veux le croire, mais quelles sont
Ces ombres qui emportent le miroir?
Et vois, la ronce prend parmi les pierres
Sur la voie d'herbe encore mal frayée
Où se portaient nos pas vers les jeunes arbres.
Il me semble aujourd'hui, ici, que la parole
Est cette auge à demi brisée, dont se répand
À chaque aube de pluie l'eau inutile.
L'herbe et dans l'herbe l'eau qui brille, comme un fleuve.
Tout est toujours à remailler du monde.
Le paradis est épars, je le sais,
C'est la tâche terrestre d'en reconnaître

Les fleurs disséminées dans l'herbe pauvre,
Mais l'ange a disparu, une lumière
Qui ne fut plus soudain que soleil couchant.

Et comme 
Adam et 
Eve nous marcherons

Une dernière fois dans le jardin.

Comme 
Adam le premier regret, comme 
Eve le premier

Courage nous voudrons et ne voudrons pas

Franchir la porte basse qui s'entrouvre
Là-bas, à l'autre bout des longes, colorée
Comme auguralement d'un dernier rayon.
L'avenir se prend-il dans l'origine
Comme le ciel consent à un miroir courbe,
Pourrons-nous recueillir de cette lumière
Qui a été le miracle d'ici
La semence dans nos mains sombres, pour d'autres flaques
Au secret d'autres champs « barrés de pierres »?

Certes, le lieu pour vaincre, pour nous vaincre, c'est ici 
Dont nous partons, ce soir. 
Ici sans fin 
Comme cette eau qui s'échappe de l'auge.

 
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