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Une révolution aux couleurs libanaises

Alors que les manifestations libanaises se poursuivent pour le septième jour consécutif, tout le monde suit l’évolution de ce mouvement, qui a enregistré des scènes qui resteront gravées dans l’histoire libanaise. Où aboutira-t-elle cette révolution?

 

 

Les manifestants continuent de bloquer les routes, les écoles, les universités, les lieux de travail fermés et tout le peuple rassemblé dans la capitale Beyrouth et dans toutes les régions du Liban, même celles qui sont sous le contrôle du tandem chiite Amal-Hezbollah, où aucune contestation n’était auparavant tolérée. Quand on observe la dernière élection partielle au Sud du Liban, où personne n’a osé présenter sa candidature face au candidat du Hezbollah, on mesure l’étendue de l’oppression.

L’une des particularités de ce mouvement populaire c’est qu’il a uni le peuple libanais qui a toujours été connu pour ses divisions politiques. C’est la beauté de cette révolution qui est signée finalement par le seul drapeau libanais, le seul cri de la souffrance commune du peuple. Ce n’est plus la défense de son propre parti politique qui est à l’ordre du jour, mais de son propre pays, le LIBAN. On peut percevoir comme un réveil de conscience du JE des personnes : elles n’accusent plus simplement les autres ou l’Etat, mais reconnaissent également leur manque de responsabilité et leur erreur personnelle durant les dernières élections. Plusieurs manifestants vivent ces paroles que l’une d’entre eux a prononcées lors d’une interview en direct : “Je reconnais que je suivais comme un mouton mon leader politique, j’avais peur et j’avais accepté les 200 dollars qu’il m’a donnés pendant les éléctions. Oui, j’ai vendu mon vote et ma conscience, et maintenant seulement je me rends compte de mon erreur et je demande pardon à mon pays et à Dieu. C’est une vraie liberté que je vis en criant cela aujourd’hui devant tout le monde”.

 

 

De par la nature confessionnelle du pays, le sens de l’appartenance à son “propre parti politique” a souvent pris plus de l’ampleur et mené le peuple libanais dans des conflits inféconds. Pendant des années, la majorité de la population libanaise (surtout chiite) a dû se taire face à la corruption qu’elle constatait, continuer d’applaudir les leaders et croire en d’hypothétiques complots internationaux qui ne dupent plus personne. Depuis la fin de la guerre civile, les libanais sont divisés, chacun défendant son parti politique au détriment même parfois de sa propre famille. Par exemple dans une même famille chrétienne, parfois deux frères ne se parlent plus depuis de longues années pour la simple raison que chacun d’eux appartient à un parti politique différent de l’autre.

 

 

Cette diversité de confessions et ce sens de l’appartenance qui pourraient être au point de départ une belle grâce et un beau témoignage au service du pays, ont été déviés de leur sens par l’abus et la corruption des hommes politiques libanais. Ces mêmes visages politiques, au pouvoir au Liban depuis la guerre civile, ont enfoncé le pays dans une crise sans fin, profitant du sens de l’appartenance des gens pour servir leurs propres intérêts. Ce ras-le-bol exprimé sans détour du peuple libanais est le fruit d’un important cumul au fil des années, c’est la colère des gens qui voient les membres et leaders de leurs partis politiques s’enrichir, sans avoir eux-mêmes la possibilité d’avoir accès – dans un pays qui n’est point pauvre! – à leur simple droits de citoyens : électricité, eau, sécurité sociale, éducation… C’est la colère des gens face à l’incapacité de l’Etat à gérer le problème des poubelles, le drame des feux qui ont ravagé des montagnes entières la semaine dernière, des milliers de jeunes libanais diplômés qui ne trouvent pas de travail… C’est la colère devant les hommes politiques qui occupent des postes de ministres non parce qu’ils ont un projet pour améliorer le pays, ou pour leur compétences, mais  juste à cause de leur appartenance politique. Alors que justement les jeunes susceptibles d’occuper ces postes ont été contraints à l’immigration.

La réaction des hommes politiques:

Malgré les 4 jours de manifestations et l’insistance de plus d’un million et 500 mille libanais réclamant la démission du Parlement, dimanche soir, le Premier ministre Saad Hariri annonce la poursuite du gouvernement et son plan de réforme avec des promesses qui semblent résoudre tous les problèmes des libanais en 72 heures. C’est la confiance qui a été brisée entre le peuple et les hommes politiques, et le discours du premier ministre n’a fait qu’augmenter l’insistance du peuple à camper dans la rue, exigeant la démission du gouvernement, à lever l’immunité des ministres et les inviter à rendre compte de tout l’argent volé.

Les opinions exprimées sans crainte sur toutes les télévisions, visant même et pour la première fois Randa Berry, épouse du président du Parlement et chef du mouvement Amal : Nabih Berry, ont suscité quelques réactions violentes : des vidéos de manifestants attaqués par des hommes armés, identifiés comme étant des membres d’Amal, ont fait le tour des chaînes de télévision et des réseaux sociaux. Le démenti d’Amal quant à toute implication dans ces violences n’a pas calmé les manifestants, dont la mobilisation est allée croissante, notamment à Tyr et Nabatiyé. Depuis de longues années, Randa Berry exigeait de tous les commerçants de Tyr qu’ils lui versent 20% de leur gain. 

 

 

De même, le secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah, a prononcé un discours musclé affirmant en substance que le changement n’était pas possible, n’a pas dissuadé les manifestants. Il a fini par envoyer un convoi de motos avec ses partisans pour impressionner les manifestants et les menacer par la violence, mais cela n’a fait qu’augmenter le désir de tous les libanais d’aller jusqu’au bout de leur révolution. Des tentatives également de couper l’internet sur les grandes  places de rassemblements pour éviter de transmettre par les réseaux sociaux le nombre de manifestants. Mais toutes ces formes d’oppression ne font que donner plus de sens et de raison à cette révolution. 

Les libanais expatriés

Dès le premier jour des manifestations au Liban, tous les libanais expatriés se sont rassemblés sous le même drapeau libanais devant les ambassades libanaises de leur pays, exprimant leur profonde communion avec tout le peuple libanais. Sur plusieurs pancartes soulevées lors de ces manifestations, on peut lire leur douleur aussi: “c’est à cause de vous et de votre politique que nous avons immigré. Partez! Nous voulons rentrer chez nous”. Des libanais à Nice, Paris, Toulouse, Los Angeles, Washington, New York, Grèce, Italie, Australie, Londres, Californie, Strasbourg, Montréal et Toronto, Belgique… ont exprimé ce même cri.

 

 

Des manifestations à couleurs libanaises:

Même dans sa révolution le peuple libanais n’a pas caché sa joie de vivre et son sens de l’humour. Dès le premier jour il a veillé à ce que sa révolution reste pacifique, qu’elle ne dévie pas dans une violence qui pourrait être prise comme un prétexte par les hommes politiques pour leur enlever le droit de manifester. Les autoroutes et villes bloquées sont devenues un lieu de fêtes par la musique et la danse, les barbecue et les mariages, un lieu de vie qui annonce le désir qui anime le coeur des libanais et qui révèle le but de cette révolution, celle de vivre  comme l’ont toujours fait chrétiens et musulmans ensemble sans être séparés par les tensions confessionnelles alimentées par les partis politiques. Sur l’autoroute de Zouk, où on peut voir le sanctuaire marial N.D du Liban, des chapelets sont offerts à la Vierge pour qu’Elle protège ce petit pays, ainsi que plusieurs messes ont été célébrées en plein air, sur cette même autoroute barrée.

Voici quelques photos :

 

 

Espérons que les chefs des partis politiques n’utiliseront pas la violence pour protégér leurs propres intérêts et que cette révolution (intérieure d’abord!) des libanais ne soit déviée dans un vrai bain de sang.

 

Photos: Source (WhatsApp)

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