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Tolkien ou le recouvrement du regard – Exposition à la BNF

La Bibliothèque Nationale de France organise du 22 octobre 2019 au 16 février 2020 une exposition intitulée « Tolkien en Terre du Milieu ». Les foules qui s’y pressent témoignent de la fascination qu’exerce encore cet universitaire d’Oxford, créateur enthousiaste, père de famille attentif, passionné des langues anciennes, qui a su voir dans l’ordinaire de sa vie l’extraordinaire beauté des choses et des êtres.

 

 

Tolkien n’a finalement que très peu publié de son vivant : Bilbo le Hobbit en 1937, Le Seigneur des Anneaux entre 1954 et 1955, quelques contes entre les deux – afin de faire patienter les éditeurs qui désespéraient de voir un jour la grande œuvre de Tolkien – et quelques études universitaires sur des récits anciens… Pourtant son fils Christopher et son petit-fils Adam n’ont cessé, depuis le décès de J.R.R. Tolkien en 1975, de publier et de faire connaître cette œuvre inépuisable. Une œuvre de « subcréateur » comme Tolkien aimait à se définir. La BNF nous fait entrer avec finesse et émerveillement dans la vie du créateur de la Terre du Milieu. 

Si Tolkien a si peu publié de son vivant, c’est parce qu’il tenait beaucoup à la cohérence « réelle » de ce monde qu’il a créé. La BNF montre ce travail minutieux et complexe. La Terre du Milieu se situe dans un temps très lointain, précédent même notre préhistoire, un temps où la terre n’était pas encore formée comme nous la connaissons aujourd’hui. Dans ce monde, dont la création est racontée dans le Silmarillion, vivent plusieurs peuples : hobbits, elfes, hommes, nains, mages, orcs… Chacun à sa terre, sa culture, ses traditions, son histoire et sa langue. L’exposition présente différentes étapes de la création des langues pour lesquelles Tolkien s’est passionné dès son adolescence ; elles sont le point de départ du monde de la Terre du Milieu. Son œuvre est née de cette passion, comme s’il fallait un écrin pour abriter le joyau de la langue, de la parole, son premier amour. Dès l’âge de 14 ans, il a développé une langue avec son alphabet, sa grammaire, sa syntaxe ; c’est celle qui deviendra peu à peu le Quenya, l’une des langues du haut elfiques qu’il continuera d’enrichir, devenu philologue enseignant à Oxford, jusque dans les dernières années de sa vie. On découvre au fil des salles des manuscrits en finnois, la langue qui a inspiré certaines langues de Tolkien, les mythologies nordiques qui ont influencé son univers et ses essais de calligraphie (une autre discipline qui le fascinait !).

Inventer un monde, c’est aussi inventer une terre. La BNF nous montre les multiples cartes annotées, les feuilles de calcul des distances chez les différents peuples et de nombreux dessins de l’auteur, mettant en valeur les particularités de chaque région. La Terre du Milieu est contrastée, elle ressemble à ce que les peuples en ont fait. La terre des hobbits, la Comté, révèle la douceur d’un peuple qui aime vivre, un peu casanier, un peu querelleur peut-être, un peu sot parfois, mais joyeux, amical et humble. Autant de qualités qui permettront à Bilbo et Frodon de rester humble devant l’Anneau de puissance dont ils sont dépositaires. La Terre du Milieu c’est aussi la beauté poétique et majestueuse des royaumes des elfes, les premiers nés sur cette terre, les plus anciens, les plus sages mais qui ne sont pas exempts d’orgueil à l’image de ces terres magnifiques dans lesquelles ils se sont parfois repliés loin des combats du monde. Les héritiers de la terre ce sont les hommes et la grandeur de leurs royaumes est à l’image de ce peuple fier mais versatile, amoureux de cette terre mais la détruisant souvent, en quête de pouvoir absolu mais condamnés à la mort. 

L’exposition nous fait rencontrer un homme dont l’élan créateur semble sans fin : la Terre du Milieu l’a amené non seulement à inventer des langues, des personnages, des histoires, à devenir cartographe, arpentant son monde à la manière d’un explorateur, mais elle l’a aussi poussé à devenir peintre (l’exposition présente un grand nombre de ses aquarelles), poète, philosophe (« Les roues du monde sont actionnées par les petites mains pendant que les grands regardent ailleurs », fil rouge de l’exposition et une des idées clés de son œuvre), historien (on entre grâce à lui dans le monde médiéval, ses romans, son art, ses grandes figures comme Saint Georges…), compositeur et même chanteur puisqu’on entend au détour d’un couloir un enregistrement en elfique de « l’Adieu à la Lorien » (l’un des poèmes du Seigneur des Anneaux) chanté par Tolkien lui-même… On perçoit au fil des salles à quel point Tolkien n’est pas un écrivain à l’imagination extravagante mais un héritier de toute l’histoire et de la culture occidentale, héritage qu’il renouvelle et met en valeur par son œuvre créative ; on découvre ainsi un homme fasciné par tous les arts, que tout intéresse et qui, par le biais d’aventures féériques, sonde dans son œuvre le cœur de l’homme dans toute sa complexité et ses aspirations les plus profondes. 

Le monde de Tolkien c’est ainsi un monde qui tend vers la lumière du Taniquetil sur lequel règne Manwé. Au-delà des mers se trouve la terre d’Aman où se rendent les elfes depuis les Havres Gris. Signe de l’immortalité des elfes, signe aussi de toute la création de Tolkien qui se voulait une « subcréation », à l’image de notre création. Et, comme dans notre monde, les habitants de la Terre du Milieu savent, peut-être plus ou moins consciemment, qu’au-delà de cette terre que nous aimons, il en est une autre à laquelle nous aspirons.

 

 

Tolkien voulait que sa création permettre au lecteur de recouvrir une vision claire du monde qui est le sien. « Le recouvrement (qui implique le retour et le renouvellement de la santé) est un regain – celui d’une vue claire. Je ne dis pas le fait de « voir les choses telles qu’elles sont » pour me trouver en butte aux philosophes, bien que je puisse me risquer à dire « voir les choses comme nous sommes (ou étions) censés les voir » – comme des choses séparées de nous-mêmes. Il nous faut, en tout cas, nettoyer nos vitres, de façon que les choses clairement vues soient débarrassées de la grise buée de la banalité ou de la familiarité – du caractère de possession. De tous les visages, ceux de nos « familiares » sont en même temps ceux avec lesquels il est le plus difficile de jouer des tours fantastiques et est plus difficile à voir réellement avec une attention fraîche, pour en percevoir la similitude et la différence : que ce sont des visages, et pourtant des visages uniques. Cette banalité est en vérité la sanction de l’«appropriation » : les choses qui sont banales ou (en un mauvais sens) familières sont celles que nous nous sommes appropriées, légitimement ou mentalement. Nous disons les connaître. Elles sont devenues semblables aux objets qui nous ont un jour attirés par leur éclat, leur couleur ou leur forme ; nous les avons pris dans nos mains, puis enfermés dans nos tiroirs ; nous les avons acquis et, cela fait, nous avons cessé de les regarder. » 1)Du Conte de Fée, Tolkien 

L’exposition de la BNF permet, avec tous les documents uniques qu’elle présente, notamment les nombreux dessins et aquarelles inconnues du public, d’entrer dans ce monde créé par Tolkien, un monde qui se révèle comme un miroir de notre réalité, un monde qui nous aide à effectuer ce recouvrement du regard.  

Regarder ici la Vidéo de présentation de l’exposition.
Lien vers le site de la BNF.

References   [ + ]

1. Du Conte de Fée, Tolkien
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