Home > Littérature > Rencontre avec Ingrid Bétancourt

Après le récit de sa captivité aux mains des FARC intitulé "Même le silence a une fin", Ingrid Bétancourt était à la Procure à Paris ce 26 juin pour présenter son deuxième ouvrage, un roman, "La ligne bleue". Occasion exceptionnelle de rencontrer cette femme de foi hors du commun.


©  BENJAMIN LEMAIRE / VIRTUO PRESS

Après avoir présenté son roman inspiré par les faits tragiques de l'opposition violente entre les sympathisants du mouvement des Montoneros et les troupes de Peron dans l'Argentine des années 70, Ingrid Bétancourt nous a livré quelques-unes de ses convictions qui transparaissent d'ailleurs dans son roman.

"Il faut à un moment donné avoir l'humilité de se dire : je n'ai pas été ce que j'aurais aimé être, mais j'aurai une opportunité, la prochaine. Ça ne fait rien, je peux me réinventer. Et c'est au moment où on s'accepte soi dans ses déficiences et dans sa faiblesse et dans ce qu'on ne voudrait pas être qu'on peut alors pardonner l'autre, parce que l'autre a sûrement ses difficultés et peut-être n'a pas eu conscience du mal qu'il nous faisait, qu'il a eu un chemin encore plus difficile que le nôtre. Mais au moment où nous décidons de pardonner, nous nous libérons de l'amertume, de la rancune, de tout ce qui peut nous peser. Il s'agit d'un parcours, notre vie est un parcours.

Je voudrais vous partager une thèse, qui est celle que la vie nous teste, dans les petites choses pour nous donner la possibilité de gagner pour les grandes, mais c'est vrai que c'est dans la faiblesse que nous prenons conscience de notre force. Mais pour ça, il faut faire des tests. Dans le roman, Julia est la 3ème d'une fratrie, une petite fille, sa sœur est géniale, elle fait tout, elle s'occupe de tout, elle a des jumeaux avant elle qui sont aussi extraordinaires, mais la petite Julia a peur de parler, de se faire gronder, elle joue dans son coin, pourtant c'est elle qui va faire la différence dans cette famille.
C'est que la vie nous donne à certains moments l'opportunité de prendre des décisions, qui nous permettent de devenir les personnes que nous aspirons à être.

Julia à un moment donné se retrouve assise à la table d'un ami, et on lui annonce que tout le monde va partir pour aller dans une autre maison et Julia dit devant tout le monde: "Moi, je reste"; c'est très fort car c'est une petite fille, elle va à l'encontre du désir de ses parents, sa grand-mère va dans la cuisine ramasser les assiettes car elle veut que Julia s'organise toute seule dans sa décision, et Julia prend une décision qui va être un espèce d'entraînement aux décisions futures : qui va lui permettre de savoir dire non plus tard, elle ne va pas permettre à son bourreau de lui dicter ses émotions, elle va comprendre que son bourreau est de passage dans sa vie, et ne va pas lui donner la permission de rester, et de faire d'elle l'être meurtri que ce bourreau veut faire d'elle.

C'est l'opposé de l'autre personnage du roman, Théo qui veut être un héros, mais il ne s'en donne pas les moyens et il file en douce au moment d'un choix important à faire.

Il faut être prêt pour les petites choses car nous ne saurons jamais quand notre "destin" va nous demander d'être prêts pour les grandes.

L'histoire de Théo est l'histoire de l'impossibilité de sortir de sa culpabilité et donc l'incapacité de pardonner à l'autre. Mais il réussit à faire dans tous les mauvais choix qu'il a fait, le moins mauvais, celui de se dire : par amour, je vais prendre une décision qui n'est pas celle du crime, en tout cas pas entendu tel qu'il le pensait depuis le départ.

J'ai eu une conversation avec mes enfants à ce sujet et mon fils me disait : "Moi, mon personnage préféré, c'est Théo parce que c'est normal d'avoir de la haine et de réagir ; Julia est une super-woman qui n'est pas réelle". Mais moi, je pense qu'en effet Julia a plein de choses qui sont extraordinaires, mais elle a toute sa faiblesse aussi : elle ne va pas savoir être là pour l'être qu'elle aime le plus au moment essentiel, elle va avoir des crises de jalousie de midinette, elle un parcours que je trouve très humain.


©  Justin Hoch

Question : "Les visions de Julia sont importantes car le roman est réaliste par les scènes historiques, les scènes de torture et en même temps, il y a un aspect onirique, qui vous est cher et qui est dans la veine d'une littérature sud-américaine, de Gabriel Garcia-Marquez par exemple".

Pour Gabriel Garcia Marquez, c'est dans la poésie de son monde. Dans mon cas, j'ai trouvé que c'était utile de parler de ce don pour revendiquer quelque chose que je crois bon de revendiquer, qui est notre accès à l'invisible. On ne peut pas parler comme on veut de ce contact avec ce monde qu'on ne peut pas toucher, qu'on ne peut pas voir et qui pourtant fait partie de notre expérience. On peut l'appeler intuition, prémonition, rêve. Je crois que nous avons tous fait l'expérience, à un moment donné ou à un autre, de vivre des choses que nous avons du mal à démontrer car on ne peut pas l'expliquer scientifiquement, et que nous sommes dans un monde dans lequel la vérité doit être démontrée scientifiquement pour être vérité, et que ça nous coupe des ailes. Nous sommes d'une certaine façon démunis face à ce qui nous arrive, qui est la possibilité d'entrer en contact avec le monde spirituel. La ligne bleue est une façon de revendiquer cette relation que nous pouvons avoir avec un monde qui n'est pas là mais dont nous faisons quand même l'expérience.

Question : Avec cette expérience de résilience, de reconstruction de Julia, on ne peut pas s'empêcher de penser que même si c'est bien un roman, même si son histoire est différente de la vôtre, elle se nourrit de votre propre expérience de captivité, de reconstruction personnelle. Est-ce un total phantasme de dire cela ?

Je crois que c'est un petit peu un phantasme ! Sauf qu'il y a du vrai aussi. Je crois que Julia a comme moi une vision et un désir de rechercher le bonheur et la ligne bleue qui est cet horizon de bonheur que nous avons en nous. C'est quelque chose que j'ai découvert dans les moments les plus durs de ma captivité. J'avais cette absolue certitude que j'irai ailleurs, que ce n'était pas la fin de l'histoire. Alors le "ailleurs" peut être lu de beaucoup de façons. La mort était pour moi un ailleurs. Je suis croyante et je crois qu'il y a une autre vie. Tant mieux car je me disais : je vais faire mon petit programme pour quand je serai de l'autre côté. J'avais prévu par exemple de voir mon père et des choses comme ça. C'était pour moi une façon de garder l'horizon de cette ligne bleue.

Donc c'est vrai, Julia et moi, c'est la quête du bonheur, mais je crois que c'est commun à nous tous.

Parfois la ligne bleue est derrière, dans un passé que nous regrettons. Parfois elle est devant, dans un futur auquel nous aspirons et vers lequel nous voulons courir. Mais peut-être que la ligne bleue elle est là où nous sommes en train de marcher, c'est-à-dire vivre le bonheur dans le présent, et comprendre que le bonheur, c'est avant tout la relation avec les autres. Ce n'est pas l'accumulation de choses, mais créer véritablement l'harmonie dans la relation avec les autres, et c'est vrai qu'à ce moment-là, si on est croyant, il y a une place pour Dieu, parce que si Dieu existe, la relation avec les autres a un sens différent.

La ligne bleue n'est pas un livre de méditation religieuse mais il se nourrit de certitudes, de cette certitude de ce rapport que nous avons avec notre bonheur que nous apprenons tous les jours.

Question : "Avez-vous abandonné toute idée de vous engager en politique ?"

Quand je fais ce livre, je fais de la politique ; c'est mon apport à la communauté, cela participe à notre relation avec ceux qui sont en face de nous, avec le socius.

Pour les élections présidentielles d'il y a deux semaines en Colombie j'ai pris le téléphone.

Au premier tour, le gagnant a été le candidat de la guerre contre les FARC, et il a gagné haut la main. A partir de ce moment-là, j'ai pris le téléphone, j'ai appelé des amis, j'ai écrit dans des journaux, j'ai été dans des spots publicitaires, j'ai essayé d'apporter mon grain de sable, de convaincre ceux qui doutaient de l'importance de croire et d'avoir la foi que le chemin est celui de la réconciliation et pas celui des tombeaux.

Il y a une grande joie de voir le résultat. Ce n'est pas parce qu'il y aura de meilleures routes ou plus d'écoles, mais parce qu'il va y avoir des Colombiens qui ne vont plus souffrir. La compassion est importante.

Question : "Vous êtes actuellement étudiante en théologie à Oxford. Pouvez-vous nous dire deux mots sur votre parcours de foi ?"

J'ai lu pour la première fois la Bible en captivité. J'avais une Bible sur ma table de chevet, mais elle était toute poussiéreuse ! Je trouvais cela très ennuyant. Mais en captivité, c'est le seul livre que j'ai demandé, et je l'ai lu 3 fois car je m'ennuyais. J'ai découvert dans la Bible des mots très forts qui résonnaient d'une façon claire avec mon vécu, et parfois j'avais l'impression que cela avait été écrit pour moi. Je me disais : il faut que tu y penses : qu'est-ce que cela veut dire ? Il y a eu aussi l'expérience de rencontre avec Dieu, à travers les autres, cette espèce de certitude que Dieu, même dans notre malheur n'est pas indiffèrent, et qu'Il est là, Il est là, dans le respect de notre liberté, mais il est là quand même, pour nous aider à faire les bons choix, pour nous aider à regarder les choses, nous poser les bonnes questions, pour nous donner une perspective pleine de respect de l'autre.

C'est vrai que les évangiles sont très puissants, quand on est en captivité et qu'on sait son père en fin de vie, cela oblige à réfléchir, d'autant plus que j'avais en face de moi des gamins, qui devenaient des êtres très sadiques, et très méprisables, mais c'était quand même des gamins, c'était des enfants qui avaient l'âge de mes enfants, et qui n'avaient pas eu la chance de mes enfants (possibilité d'éducation, de famille…), obligés d'être des guérilleros parce qu'ils n'avaient rien d'autre.

Une fois que je suis sortie en liberté, finalement, je me suis dit : "Qu'est-ce que je vais faire de ma vie ?" J'étais au chômage, tout avait changé autour de moi. J'avais conscience que je ne pouvais pas revenir en politique, je n'avais pas la force psychique de reprendre le combat, il était clair que ma priorité était de retrouver mes enfants, d'être mère, comprendre la vie de mes enfants. Il fallait que je décode mes enfants, que je comprenne qui ils étaient, et cela a mis beaucoup de temps. Il fallait que je m'y emploie de tout mon cœur et de tout mon temps.

En même temps, alors que je prenais ces décisions, je me rendais compte que j'avais tout le temps, que je voyais comme par contraste grâce aux mots que j'avais lu dans ce livre.

Quand j'ai décidé que je voulais reprendre des études, ce n'était pas pour reprendre des études, c'était parce que je voulais lire et rattraper le temps perdu. Mais j'aurais pu aller dans une librairie et acheter des livres sur l'histoire, l'économie ou la sociologie. Tout cela, je pense que j'aurais pu le faire toute seule, sauf la théologie pour laquelle je me sentais incapable de commencer sans avoir un guide.

J'avais besoin d'être prise par la main. C'est dans cette approche de vouloir être guidée que je me suis engagée dans cette vie d'étudiante, que j'aime beaucoup et que j'ai bientôt fini (dans 2 ans), mais qui m'aura aidée à me refaire une place dans le monde, dans la vie.

 

Raphaël Gaudriot

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2 Commentaires

  1. Pierre L.

    Merci de nous permettre d’écouter à nouveau la voix de cette personne magnifique que nos médias versatiles ont commencé par aduler pour mieux la lyncher par la suite.

    Il y a une beauté qui se dégage de sa personne et un sérieux dans la manière de se poser les vraies questions…

    Et puis, comment ne pas s’incliner devant un tel courage…

  2. Ingird Bétancourt est d’autant plus courageuse, qu’elle s’est mise à dos l’ensemble de l’opinion colombienne, pas toujours très indulgente, ce qui ne doit pas être facile pour une ancienne candidate présidentielle. J’ai pourtant l’impression que la situation dans son pays s’est sensiblement améliorée depuis sa libération! Malheureusement, nul n’est prophète en son pays.