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Il est difficile d’imaginer l’architecture libanaise sans la Trifora, la triple baie ou les triples arcades. Qu’est-ce que cette Trifora ? Quelle est sa signification ? [1]Au cours de notre voyage pour visiter l’architecture libanaise, nous passerons par 4 sources : Le Codex Rabulensis ou le Livre des Evangiles de Raboula : daté de 586. Le manuscrit du … Continue reading

 

Photo : Statue Donna Maria et Trifora.

 

Lorsque les gens regardent l’architecture libanaise, ils remarquent toujours les triples arcades ou la triple baie, caractéristique la plus importante de ce type d’architecture. On dit que le prince libanais Fakhredin II a importé ce modèle d’Italie à son retour d’exil en 1618. La raison de cette explication superficielle est que tout au Liban tend à s’expliquer par la culture arabe. Mais si nous cherchons dans notre héritage syriaque, nous trouvons des significations beaucoup plus profondes aux choses.

 

 Codex Rabulensis Trifora.

 

L’héritage syriaque du Liban contient un grand livre d’évangiles connu sous le nom de Codex Rabulensis. Il a été composé sous la supervision du moine Rabula en 586. Il montre les triples arcades de l’architecture libanaise avec exactement les mêmes proportions et détails. Les fines colonnes élancées sont identiques à celles des triples arcades libanaise et n’ont rien en commun avec les proportions de l’architecture grecque, romaine ou byzantine. Sous le règne du prince Facadin II, l’église maronite a entamé une Renaissance initiée par la fondation du Collège Maronite à Rome en 1584. Cette Renaissance a été stimulée par la stabilité, la sécurité et la prospérité apportées par le modèle de gouvernance du prince.

L’érudit Assemani a emmené le Codex Rabulensis du Liban à Florence et a commencé à l’étudier et à l’analyser. Le patriarche maronite Georges Ameira a écrit un livre sur l’architecture pour le prince. Grâce à ces érudits, la prospérité intellectuelle au sein de l’Église maronite s’est combinée à la croissance économique. C’est ainsi que les images du passé ont fait leur réapparition dans le paysage libanais. C’est le patriarche maronite Estephanos Douayhi qui, au 17ème siècle, nous a donné la signification de ces triples arcades. Il a écrit : « Ils sont la lumière de la Sainte Trinité« . Mais beaucoup d’érudits modernes diraient qu’il s’agit là d’une explication ultérieure pas nécessairement objective.

 

Trifora

 

C’est pourquoi nous allons également faire appel à une autre source qui date du 6ème siècle : La Souguito d’Édesse qui décrit Sainte-Sophie, la cathédrale d’Édesse. Cette basilique est également contemporaine de Sainte-Sophie de Constantinople et elle date de la même période que la Souguito : le VIe siècle. Une Souguito est une hymne syriaque. Elle a été traduite par Dupont-Sommer. Elle reprend la même description que celle fournie par le patriarche Estéphanos Douayhi, 10 siècles plus tard. Elle dit : « leur lumière est la lumière de la Sainte Trinité« .

Nous savons en fait que dans l’empire byzantin, il était habituel d’avoir deux architectes travaillant sur un monument. L’un d’eux était responsable de l’approche technique, tandis que l’autre se concentrait sur le symbolisme. Dans la basilique d’Edesse, les architectes étaient Assaf et Addai. Cette symbolique a fait du monument une sorte de microcosme représentant l’Espace, le Temps et la Spiritualité. La coupole était la représentation de l’Orbis Romanus : l’Univers tout entier, c’est le premier facteur : l’espace. Les 40 fenêtres à sa base symbolisaient les 40 siècles : Integritas Seucularum, l’Intégrité du temps. C’est notre deuxième facteur.

 

 Trifora Sainte-Sophie

 

Au-dessous, on remarque toujours les triples arches ou la triple baie (la Trifora). Ils sont la représentation de la Sainte Trinité, comme le mentionne l’hymne syriaque d’Édesse au VIe siècle et le patriarche maronite au XVIIe siècle. C’est notre troisième facteur : La spiritualité.

 

 Trifora d’une église

 

On retrouve cette triple baie sur de nombreuses églises maronites, des palais ou des maisons ordinaires. Dans l’architecture libanaise, il y a très peu de motifs ornementaux. Le thème le plus répandu est la fleur de lys. Elle peut apparaître sur l’arc central, ou sur le chapiteau des colonnes. Elle peut être sur les arcs, orientée vers le haut ou vers le bas.

 

 

Souvent, il n’y a pas de lys sculpté dans les pierres. Mais ce thème important est toujours là. Il se trouve dans les boiseries de la triple baie. Il est toujours incorporé au riche décor gothique. Que signifie cette ornementation omniprésente ? Quel est le message qu’elle porte ?

 

 Le tapis de Gorzi, 1651, Hripsimé.

 

Pour répondre à cette question, nous nous reportons à la quatrième source mentionnée plus haut : Les tapis arméniens analysés par Volkmar Gantzhorn. On a souvent dit à cet auteur que les tapis qu’il indiquait étaient des tapis turcs destinés à la prière musulmane. Pourtant, il a finalement pu prouver l’origine chrétienne de cet art grâce au tapis de Gorzi du musée de Berlin. Car cette pièce présentait clairement une inscription arménienne mentionnant Sainte Hripsimé. Il était également daté de l’année 1651. À côté de l’inscription et de la date dans le dessin de l’encadrement, apparaît un second cadre avec les fleurs de lys. Volkmar Gantzhorn nous dit que ce n’est pas, comme on le supposait, une tulipe turque. Il s’agit d’un lys de l’espèce Lilium Candidum. Le lys blanc, qui trouve son origine dans l’antiquité libanaise, dit-il. Pour les Phéniciens, il était aussi important que le cèdre. Pour les Chrétiens, il symbolise la Grâce de Divine.

Que fait la Grâce Divine ici ?

 

 Serpent de Hadat, lys et oiseaux

 

À Hadat, au Liban-Nord, le Lys apparaît sur l’arche à côté du serpent du chapiteau. Pour la tradition artistique chrétienne, le serpent a fait chuter Adam, mais la Grâce de Dieu lui a apporté le Salut. De plus, si l’on regarde le tapis de Gorzi, on remarque la duplication des colonnes. Jules Leroy a fait la même observation en étudiant plusieurs manuscrits syriaques. Selon lui, cette duplication est la simplification de la perspective. C’est une image bidimensionnelle de la nef de l’église qui nous conduit à Jésus-Christ et à son Royaume.

Ainsi, pour résumer l’ensemble du message, la triple baie (Trifora) est la lumière de la Sainte Trinité qui nous conduit au ciel, à travers l’Église de Jésus-Christ. Et pour pouvoir y entrer, nous avons besoin de la Grâce Divine symbolisée ici par la Fleur de Lys. En doublant les colonnes, les artistes arméniens et syriaques ont créé une interprétation bidimensionnelle de la nef. Mais ce qui est surtout étonnant, c’est de voir des architectes libanais adopter cette représentation bidimensionnelle dans leur travail en trois dimensions.

 

Palais Amshit

 

Un palais à Amshit (Liban) illustre parfaitement ce phénomène. Dans cet exemple, l’architecte s’est inspiré des représentations bidimensionnelles de la nef chrétienne. Il a doublé les colonnes comme s’il composait un manuscrit. Et surtout, nous pouvons voir tous les éléments définis par Volkmar Gantzhorn : Les triples arcs de la Sainte Trinité; Les colonnes dupliquées de l’Église du Christ; Et bien sûr, les Lys pour la Grâce de Dieu.

Le concept de Salut n’était pas seulement un acte inconscient pour les artistes ou les maçons libanais. La sotériologie, c’est-à-dire la théologie du Salut, était au centre de l’art chrétien maronite comme on peut le voir dans le monastère de Notre-Dame à Mayphouq. Si nous regardons de plus près sa triple baie, nous remarquons qu’elle contient des inscriptions syriaques.

 

 Notre Dame de Mayphouq

 

Et tandis que nous nous rapprochons encore, nous commençons à lire sous la croix :
Lo purqono élo ba slivo
W lo hayé élo bé 
(Il n’y a de salut que par la croix
Et pas de vie en dehors d’elle)

 

Inscription syriaque

 

L’architecte et le maçon, ont fait ici une déclaration puissante et une évocation claire du concept du Salut. Les gens ont toujours été influencés par leur Eglise, leur foi, leurs valeurs et leur spiritualité qui ont laissé des traces dans tout leur art et leur architecture. Mais l’influence de l’Église a été encore plus directe. Le monastère était l’école, l’université et l’hôpital. Il organisait l’agriculture, l’industrie et la construction. Voici une photographie montrant le chantier de construction d’une maison au Mont-Liban à la fin du XIXe siècle. Si on la regarde de plus près et qu’on l’analyse en détail, on remarque l’architecte qui se tient sur le côté droit et qui supervise les travaux. Et cet architecte est un prêtre.

 

References

1 Au cours de notre voyage pour visiter l’architecture libanaise, nous passerons par 4 sources : Le Codex Rabulensis ou le Livre des Evangiles de Raboula : daté de 586. Le manuscrit du patriarche maronite Estéphanos Douayhi, mort en 1704. La Souguito d’Édesse, c’est-à-dire l’hymne syriaque d’Édesse daté du VIe siècle. Les thèses de Volkmar Gantzhorn : Le Tapis Chrétien Oriental ; surtout : le tapis à fleur de Lys
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